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· Julien   Lepage

Laëtitia
Antoine Lacomblez et Jean-Xavier de Lestrade
2019

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Illustration de critique : Laëtitia
Quelque part entre le fait divers, le drame judiciaire et la radiographie sociale, Laëtitia avance avec cette gravité très française des œuvres qui savent déjà qu’on ne va pas passer une soirée follement rigolote. Créée par Antoine Lacomblez et Jean-Xavier de Lestrade, la mini-série adapte le livre d’Ivan Jablonka, Laëtitia ou la Fin des hommes, consacré à l’affaire Laëtitia Perrais. Jean-Xavier de Lestrade, déjà oscarisé pour le documentaire Un coupable idéal, reste ici fidèle à son obsession : observer un crime non comme une anomalie spectaculaire, mais comme le symptôme d’un système qui tousse, qui craque, qui détourne les yeux, puis qui découvre soudain qu’il avait pourtant tout sous le nez. La série revient sur la disparition puis l’assassinat de Laëtitia Perrais, jeune femme de 18 ans tuée par Tony Meilhon, criminel multirécidiviste. Le récit ne se contente pas de suivre l’enquête policière : il remonte le fil d’une enfance abîmée, de placements, de silences familiaux, de fragilités institutionnelles, tout en montrant comment l’affaire devient rapidement un objet médiatique et politique. La construction alterne entre le présent de l’enquête et les flashbacks consacrés à Laëtitia et à sa sœur jumelle Jessica. C’est efficace, parfois même très prenant, parce que la série sait organiser le manque, l’attente, les trous dans le récit. Elle n’a pas la sécheresse hypnotique d’un grand polar, mais elle possède une vraie capacité à maintenir l’attention, malgré un sujet dont on connaît déjà l’issue. Le scénario a pour lui une ambition réelle : ne jamais réduire l’affaire à une mécanique criminelle. À travers Laëtitia, c’est toute une France périphérique, cabossée, mal protégée, mal entendue, qui apparaît par fragments. Sur ce terrain-là, la série est souvent pertinente. Elle montre les failles de l’aide sociale à l’enfance, les limites de la justice, le rôle trouble des médias, la tentation du pouvoir politique de transformer un drame humain en argument de tribune. On retrouve quelque chose de la veine militante de Jeux d'influence, précédente série de Jean-Xavier de Lestrade, avec davantage de force émotionnelle, mais aussi quelques lourdeurs similaires. Car à vouloir tout embrasser — le crime, la famille, l’État, les magistrats, la parole médiatique, l’enfance sacrifiée — Laëtitia donne parfois l’impression de cocher ses grands thèmes avec une application un peu trop visible. C’est intelligent, oui. Toujours subtil, non. Le choix le plus intéressant reste sans doute cette volonté de refuser le manichéisme. Jessica, notamment, n’est pas sanctifiée par la tragédie. Elle peut être fuyante, ambiguë, parfois agaçante, parfois bouleversante. C’est là que la série respire le mieux : quand elle accepte que la douleur ne rende pas automatiquement les gens nobles, que les victimes et les proches ne deviennent pas des icônes propres sur elles parce qu’une caméra les regarde. Même chose avec Tony Meilhon : le montrer enfant, en souffrance, presque banal, presque attendrissant, est un choix risqué mais pertinent. Non pour l’excuser — la série ne tombe pas là-dedans — mais pour rappeler que les monstres ne sortent pas d’un portail satanique avec une musique de Halloween en fond sonore. Ils sont parfois fabriqués, lentement, par une accumulation de violences, d’abandons et de dysfonctionnements. C’est inconfortable, et c’est justement ce qui rend cette partie du récit intéressante. Sur les thèmes, Laëtitia est plus solide que sur sa pure mécanique dramatique. La série parle de domination masculine, de protection défaillante, de justice sous pression, de parole publique confisquée, mais aussi de la manière dont une société transforme une jeune femme morte en symbole commode. L’irruption d’images d’archives, notamment celles de Nicolas Sarkozy ou de François Fillon, produit un effet assez saisissant : tout à coup, la fiction télévisée se fissure et laisse entrer le réel, brutalement, sans demander la permission. Le procédé fonctionne, parce qu’il rappelle que cette affaire n’est pas seulement un scénario bien écrit : elle a eu lieu, elle a été commentée, instrumentalisée, avalée par le débat public. Mais il y a aussi quelque chose d’un peu discutable dans la méthode. Garder les vrais discours politiques tout en faisant répondre, par la fiction, une greffière dont les arguments portent très clairement la vision de Jean-Xavier de Lestrade, c’est efficace dramatiquement, mais pas totalement irréprochable. On sent parfois le dossier à charge. Et même si le dossier est souvent convaincant, il reste un dossier. La réalisation épouse cette ligne hybride entre fiction et documentaire. La caméra reste sobre, attentive aux visages, aux silences, aux espaces modestes. Pas de grands effets, pas de stylisation tapageuse, pas de musique qui vient hurler à votre place : on est loin de la consommation morbide à la Dahmer, et c’est évidemment à mettre au crédit de la série. Jean-Xavier de Lestrade filme avec retenue, parfois même avec une pudeur qui évite le pire. Mais cette retenue a aussi son revers : visuellement, Laëtitia reste assez sage, presque scolaire par moments. C’est propre, digne, sérieux, mais rarement impressionnant. La photographie accompagne le drame sans le transcender, la bande-son se fait discrète, et l’ensemble manque parfois d’une vraie vibration cinématographique. On admire l’intention, on respecte la démarche, mais on ne tombe pas toujours sous le choc de la mise en scène. Côté interprétation, en revanche, la série tient debout avec une belle assurance. Marie Colomb donne à Laëtitia une présence fragile, lumineuse sans être angélique, ce qui évite justement le piège de la victime-statue. Sophie Breyer est très forte en Jessica, parce qu’elle joue les contradictions sans chercher à les rendre aimables à tout prix. Kévin Azaïs, dans le rôle de Tony Meilhon, évite lui aussi la caricature du prédateur grimaçant, ce qui rend le personnage plus inquiétant. Autour d’eux, Yannick Choirat, Sam Karmann, Noam Morgensztern, Alix Poisson ou Clotilde Mollet composent un ensemble solide, crédible, sans numéro d’acteur trop voyant. C’est probablement l’une des grandes réussites de la série : personne ne semble jouer “la grande scène du fait divers français”, et c’est très bien comme ça. Reste une impression partagée. Laëtitia est une œuvre digne, nécessaire par endroits, souvent prenante, parfois vraiment fine dans sa manière de faire dialoguer l’intime et le politique. Elle a le mérite de refuser le sensationnalisme, de ne pas transformer la mort d’une jeune femme en attraction policière, et de regarder la société française avec une lucidité qui pique un peu les yeux. Mais elle reste aussi prisonnière d’une certaine lourdeur démonstrative, d’un sérieux très appuyé, d’une mise en scène plus consciencieuse que bouleversante. On en sort remué, intéressé, parfois admiratif, mais pas complètement emporté. Pour prolonger cette veine du drame criminel qui dépasse le simple polar, on pourra aller vers Sambre, également portée par Jean-Xavier de Lestrade, ou vers Unbelievable, qui travaille elle aussi la violence, l’enquête et les institutions avec une précision assez redoutable. Laëtitia, elle, demeure une série estimable, imparfaite, parfois trop appliquée, mais suffisamment forte pour qu’on n’ait pas envie de l’écarter d’un revers de main.
Ma note62%
Vu le 15 Janvier 2023


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