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· Julien   Lepage

La belle au bois dormant
Wolfgang Reitherman, Eric Larson et Les Clark
1959

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Illustration de critique : La belle au bois dormant
En 1959, Clyde Geronimi et son équipe chez Disney sortaient La belle au bois dormant, un projet aussi ambitieux qu'ardu, conçu pour être une fresque animée digne d'un vitrail médiéval. Si l'on en croit la légende, Walt Disney voyait ce film comme son chef-d'œuvre ultime dans le genre des contes de fées, après Blanche-Neige et les sept nains et Cendrillon. Une ambition qui se perçoit à chaque plan, mais qui, paradoxalement, alourdit le film plus qu'elle ne le sert.

L'histoire reprend le conte de Charles Perrault, débarrassé de son second acte plus sinistre. La princesse Aurore, maudite par Maléfique, est cachée dans la forêt jusqu'à ses seize ans, élevée par trois fées qui se révèlent plus gaffeuses que stratèges. Pendant ce temps, un prince vaguement téméraire affronte le destin qui lui est imposé pour braver les flammes d'un dragon et réveiller la belle d'un baiser salvateur. L'intrigue suit donc un déroulement classique, sans réelle surprise, et l'on sent que le film s'évertue à équilibrer son aspect théâtral avec une volonté de divertissement familial.

Le scénario souffre d'une certaine raideur, conséquence directe des ambitions graphiques du film. Le récit se déroule avec une lenteur qui frôle l'atonie, ponctué de quelques scènes comiques avec les fées, souvent bien plus animées que l'intrigue principale. L'histoire d'amour, élément central du conte, est réduite à sa plus simple expression : Aurore et Philippe se rencontrent, dansent, puis se retrouvent après que les événements ont suivi leur cours. Leur romance est si dépouillée qu'elle en devient un simple prétexte narratif, sans réelle substance.

Les personnages sont à double tranchant. Aurore, bien que conçue pour être la plus belle des princesses Disney, manque cruellement de personnalité : elle chante, danse avec des oiseaux et… s'endort. Le prince Philippe, plus actif que ses prédécesseurs, s'en tire un peu mieux, notamment grâce à son duel final contre Maléfique, mais reste lui aussi un archétype assez vide. Ce sont en réalité les fées marraines qui portent l'âme du film, donnant vie aux quelques moments de chaleur et de comédie. Maléfique, quant à elle, est une réussite totale : grandiose, imposante, incarnée par la voix glaçante d'Eleanor Audley, elle vole littéralement la vedette à tout le reste du casting.

Le film joue sur les thèmes classiques du conte de fées : le destin, l'amour idéalisé, la lutte entre le bien et le mal. Mais contrairement à Blanche-Neige, qui transposait ces éléments dans une ambiance onirique et expressive, ou à Cendrillon, qui misait sur un ton plus délicat, La belle au bois dormant semble prisonnier de son formalisme rigide. La force du conte ne transparaît pas totalement à l'écran, et le film peine à instaurer une véritable émotion.

Sur le plan visuel, en revanche, il n'y a rien à redire. Eyvind Earle, directeur artistique du film, impose un style inspiré des enluminures médiévales et des tapisseries gothiques. Chaque décor est une œuvre d'art en soi, avec une attention au détail presque maniaque. Cette richesse visuelle impressionne, mais pose aussi problème : elle fige l'animation et empêche les personnages de se fondre naturellement dans leur environnement. Les mouvements sont parfois raides, les interactions manquent de fluidité, et cette surabondance de détails finit par donner au film une froideur qui s'oppose à la chaleur humaine de ses prédécesseurs.

La bande-son repose sur l'adaptation de la musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski, réarrangée par George Bruns. L'initiative est louable, et certains morceaux trouvent une résonance puissante dans le film. La chanson J'en ai rêvé reste un moment fort, mais l'ensemble manque peut-être de spontanéité. Contrairement aux partitions originales des films précédents, qui contribuaient à leur dynamisme, ici la musique, tout en étant majestueuse, accentue la solennité du film sans vraiment le rendre plus vivant.

Côté performances vocales, Mary Costa prête à Aurore une voix cristalline, parfaitement adaptée à son personnage, bien que celui-ci ne parle qu'une poignée de minutes. Bill Shirley, en prince Philippe, fait le job sans éclat, tandis qu'Eleanor Audley donne à Maléfique une intensité qui la rend inoubliable. Les trois fées bénéficient d'interprétations vocales qui accentuent leur caractère comique, bienvenu dans un film qui manque globalement de chaleur.

En définitive, La belle au bois dormant est un film visuellement impressionnant, mais dramatiquement limité. L'animation, si raffinée soit-elle, bride l'énergie du film, et son histoire, trop épurée, peine à captiver. Il reste néanmoins une œuvre importante dans l'histoire de l'animation, notamment pour son ambition artistique.
Ma note42%
Vu le 11 Février 2011


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