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· Julien   Lepage

La belle et la bête (1946)
Jean Cocteau
1946

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Illustration de critique : La belle et la bête (1946)
Il y a des films qui tiennent debout par leur seule existence, comme des monuments dont on ne discute plus vraiment la place dans le paysage. La belle et la bête de Jean Cocteau appartient à cette catégorie. Sorti en 1946, en pleine reconstruction d'un pays encore groggy par la guerre, ce film devait tout autant émerveiller qu'offrir un peu d'évasion à un public en quête de poésie. Avec Jean Marais dans un triple rôle et Josette Day en héroïne à la fois fragile et lumineuse, l'adaptation du conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont a marqué son époque. Aujourd'hui encore, le film se dresse comme un exercice d'équilibre entre l'épure et le baroque, entre l'émerveillement naïf et le grandiloquent.

Le récit, fidèle à la version classique du conte, suit Belle, jeune femme dévouée et rêveuse, sacrifiée à la Bête après que son père, sans le savoir, a volé une rose dans son jardin. Dès son arrivée au château, elle est prise dans un ballet étrange de créatures animées, de corridors vivants et de mains surgissant des murs pour tenir les candélabres. La Bête, terrifiante et tragique, lui propose chaque soir de l'épouser, et chaque soir, elle refuse, prise entre la crainte et une fascination grandissante. Mais comme tout conte qui se respecte, l'amour finira par triompher des apparences, et le monstre révèlera son véritable visage.

L'intrigue, épurée à l'extrême, s'articule autour d'un suspense léger : Belle acceptera-t-elle de voir au-delà de l'effroyable façade ? Le scénario, bien que linéaire, se pare de moments de grâce et d'une étrange mélancolie. Les dialogues de Cocteau, à la fois sophistiqués et intemporels, participent à l'enchantement tout en conférant à l'ensemble un ton théâtral assumé. Cela peut être un écueil selon la sensibilité du spectateur : le film flotte entre une féérie éthérée et une gravité symboliste qui alourdit parfois son rythme. Quelques ellipses abruptes, et un final qui peut laisser perplexe dans son traitement des personnages, ajoutent une touche d'hermétisme qui ne plaira pas à tout le monde.

Les personnages, bien que peu développés, s'imposent par leur présence visuelle. Belle, douce et résignée, incarne une féminité idéalisée, dans la lignée des héroïnes romantiques. Sa transformation progressive, du dévouement familial à l'éveil du désir, reste subtile et touchante. La Bête, quant à elle, oscille entre la brutalité et la vulnérabilité. Son attitude tourmentée, entre fascination et rejet, en fait un être à la fois pathétique et imposant, bien plus complexe que le simple monstre en quête d'amour. En revanche, les personnages secondaires, notamment les sœurs, sont cantonnés à des figures caricaturales, purement fonctionnelles.

Le film se distingue surtout par sa capacité à transcender le réel pour le plonger dans l'onirisme. À travers un noir et blanc somptueux, Henri Alekan, directeur de la photographie, compose des tableaux dignes des gravures de Gustave Doré. Les décors du château, à la fois oppressants et sublimes, et les nombreux effets visuels artisanaux confèrent au film un charme unique. Les ralentis, les surimpressions et les jeux de lumière amplifient la dimension féerique de l'histoire, avec une ingéniosité qui force le respect. Certains choix peuvent aujourd'hui prêter à sourire — notamment l'animation un peu raide des éléments du décor —, mais ils participent à cette étrangeté poétique qui fait le sel du film.

L'interprétation est au diapason de cette mise en scène théâtrale. Jean Marais, camouflé sous un maquillage fastidieux, insuffle une âme à la Bête, oscillant entre l'animalité et l'humanité avec une expressivité saisissante. Son jeu, parfois emphatique, sert pourtant parfaitement ce personnage hybride, ni tout à fait homme ni tout à fait bête. Josette Day, quant à elle, campe une Belle gracieuse, bien que parfois un peu trop figée dans une innocence unidimensionnelle. Les seconds rôles, en particulier les sœurs et Avenant, joué par Marais lui-même, sont plus anecdotiques, parfois même excessifs dans leur registre comique.

Revoir La belle et la bête aujourd'hui, c'est accepter de se plonger dans un cinéma qui prend son temps, qui mise sur l'atmosphère et l'esthétisme plus que sur le rythme ou la psychologie des personnages. Certains y verront un chef-d'œuvre d'onirisme, d'autres un exercice de style un peu daté, mais force est de constater que la magie opère encore par instants. Si on cherche une version plus accessible du conte, on pourra se tourner vers la version animée de Disney, plus fluide et attachante, mais sans le mystère et la singularité de l'œuvre de Cocteau. En somme, un film fascinant, beau sans être totalement ensorcelant, dont l'aura reste intacte malgré le poids des années.
Ma note78%
Vu le 1 Avril 2011


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