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· Julien   Lepage

Le cœur des hommes 2
Marc Esposito
2006

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Illustration de critique : Le cœur des hommes 2
Avec sa bande de quadragénaires cabossés, ses verres levés entre deux confidences et ses grandes déclarations d’amitié virile, Le cœur des hommes 2 retrouve l’univers installé par Marc Esposito dans le premier film. On reprend donc les mêmes visages — Bernard Campan, Gérard Darmon, Jean-Pierre Darroussin et Marc Lavoine — pour prolonger cette chronique d’hommes qui parlent d’amour, de sexe, de boulot, de culpabilité et de fidélité comme on refait le monde autour d’une table. La promesse est claire : retrouver une bande, un ton, une petite musique sentimentale. Le problème, c’est que cette petite musique, cette fois, joue souvent faux. On retrouve Alex, Antoine, Jeff et Manu quatre ans plus tard, dans une sorte de prolongement naturel du premier volet. Les couples ont bougé, les désirs aussi, les blessures se sont accumulées, et chacun continue de se débattre avec ses contradictions. L’un veut changer sans vraiment y parvenir, l’autre voudrait aimer mieux, un autre encore confond sincérité et confort affectif. Sur le papier, il y avait de quoi faire une belle suite : moins la découverte d’une amitié que son usure, moins le charme des retrouvailles que la difficulté de rester proches quand la vie vous tire chacun dans une direction différente. C’est d’ailleurs là que le film est le plus intéressant, par moments : dans cette idée que l’amitié masculine n’est pas seulement faite de vannes et de tapes dans le dos, mais aussi de lâchetés, de secrets, de jalousies minuscules et d’un besoin presque enfantin d’être rassuré. Sauf que Le cœur des hommes 2 semble trop souvent se contenter de refaire le premier, en plus lourd. Là où Le cœur des hommes avait une certaine fraîcheur, avec un Bernard Campan formidable et un Gérard Darmon très à l’aise dans ce mélange de gouaille, de charme et de fragilité, cette suite donne l’impression de forcer le trait. Le scénario veut montrer le naturel des hommes au quotidien, mais il fabrique des situations qui ne sonnent pas toujours juste. Certaines évolutions sentimentales paraissent expédiées, certaines retrouvailles tombent du ciel, certains revirements psychologiques semblent moins dictés par les personnages que par la nécessité de remplir deux heures de film. On peut accepter beaucoup de choses dans une comédie dramatique, mais il faut au moins croire aux êtres que l’on regarde. Ici, parfois, on croit surtout aux scènes que le film aimerait provoquer. Le plus gênant reste l’écriture des dialogues. Ils étaient déjà très marqués dans le premier film, avec cette envie permanente de faire parler les hommes “comme des hommes”, c’est-à-dire de façon directe, grossière, vacharde, tendre sous la vulgarité. Mais ici, la mécanique devient franchement pesante. Le film semble découvrir un mot, une idée, une posture, puis les répéter jusqu’à l’épuisement. On passe de la camaraderie un peu crue à une insistance qui tourne à la démonstration. Les répliques veulent être piquantes ; elles deviennent parfois guimauves, mièvres, ou simplement gênantes. Le romantisme déborde en sucre, la gaudriole manque de finesse, et l’on se demande par moments si Marc Esposito n’a pas voulu battre un record personnel de vulgarité attendrissante. Le souci, ce n’est pas qu’un personnage parle de sexe. Le souci, c’est quand le film croit que parler de sexe suffit à produire du vrai. Les personnages, eux, restent attachants par intermittence, mais ils avancent peu. Jeff, Manu, Alex et Antoine sont censés avoir vieilli, mûri, encaissé les coups, mais leur évolution demeure limitée. On les retrouve avec plaisir, comme on retrouve d’anciens copains dont on sait déjà qu’ils vont raconter les mêmes histoires. C’est agréable cinq minutes, moins quand la soirée s’étire. Le film touche juste lorsqu’il montre des hommes incapables de dire simplement ce qu’ils ressentent, préférant l’ironie, la fuite ou le mensonge poli. Mais il reste prisonnier d’une vision assez confortable de ses personnages : ils souffrent, oui, mais dans de beaux intérieurs ; ils doutent, mais sans jamais vraiment risquer de s’effondrer ; ils aiment mal, mais le récit leur pardonne beaucoup. C’est d’autant plus frustrant que le film prétend accorder davantage de place aux femmes. On sent l’intention, notamment avec les personnages portés par Valérie Kaprisky, Florence Thomassin, Fabienne Babe, Zoé Félix ou Ludmila Mikaël. Pourtant, elles restent souvent des révélateurs des névroses masculines plutôt que des personnages pleinement autonomes. Elles existent dans le regard des hommes, dans leurs fantasmes, leurs regrets, leurs culpabilités. Ce n’est pas forcément illégitime, puisque le projet raconte justement ces hommes-là, mais cela limite beaucoup la portée du film. À côté de Un éléphant ça trompe énormément ou Nous irons tous au paradis, références évidentes du film de copains français, Le cœur des hommes 2 paraît moins cruel, moins fin, moins capable de regarder ses personnages avec une vraie distance. Les thèmes restent pourtant intéressants : la fidélité, la peur de vieillir, l’amitié comme refuge, l’amour comme problème insoluble, la virilité comme costume trop serré. Le film parle d’hommes qui voudraient être meilleurs, mais qui aiment surtout l’idée d’être des hommes sensibles. C’est là qu’il peut encore toucher. On connaît tous, de près ou de loin, ces conversations où l’on se promet de changer avant de recommencer exactement pareil. On connaît cette façon de se donner bonne conscience en parlant beaucoup de ses failles. Le film capte quelque chose de cette comédie humaine. Mais il l’enrobe dans une telle couche de bons sentiments que l’observation perd de sa force. On sourit, on reconnaît parfois une vérité, puis une réplique trop appuyée vient tout remettre à plat. La réalisation de Marc Esposito reste très sage. Le film est propre, lisible, confortable, mais rarement cinématographique. On est davantage dans une succession de scènes dialoguées que dans une véritable mise en scène du trouble. Les appartements sont beaux, les restaurants accueillants, les lumières flatteuses, la déco a même un charme certain — au point qu’on peut presque lui ajouter mentalement un point rien que pour ça. Mais tout demeure assez télévisuel dans le découpage, avec beaucoup de champ-contrechamp et peu de surprises visuelles. La bande-son accompagne gentiment les états d’âme, sans produire de grand moment. Rien n’est honteux, rien n’est particulièrement inspiré. C’est un cinéma de confort, qui installe ses personnages dans un canapé moelleux et espère que l’on s’y assiéra avec eux. Heureusement, les acteurs sauvent régulièrement l’affaire. Bernard Campan garde cette capacité rare à faire passer une inquiétude derrière une phrase banale. Il a quelque chose de profondément humain, même quand le texte l’abandonne. Gérard Darmon, lui, continue d’apporter une énergie qui empêche le film de s’endormir complètement. Il peut cabotiner, bien sûr, mais il sait aussi laisser filtrer une mélancolie derrière la frime. Jean-Pierre Darroussin joue dans un registre plus intériorisé, avec cette lassitude douce qu’il maîtrise à merveille, tandis que Marc Lavoine apporte son élégance un peu distante. Le quatuor fonctionne parce qu’on sent une familiarité, une habitude, un plaisir de jouer ensemble. Paradoxalement, c’est aussi ce qui rend le film paresseux : il se repose beaucoup sur eux. Quelques informations de coulisses éclairent d’ailleurs cette impression. Marc Esposito avait envisagé très tôt de prolonger ces personnages, presque comme une chronique au long cours, et ce deuxième volet se déroule quatre ans après le premier, en écho au temps réellement passé entre les deux films. On sait aussi qu’une apparition de Raymond Domenech, dans son propre rôle, a été coupée au montage. Ce genre de détail dit bien le projet : inscrire ces personnages dans une France très reconnaissable, très contemporaine, celle des années 2000, des conversations de comptoir chic, des masculinités qui commencent à se dire sensibles sans encore accepter d’être vraiment remises en question. Au fond, Le cœur des hommes 2 n’est ni l’énorme catastrophe que ses pires scènes pourraient laisser croire, ni la suite chaleureuse et réussie que son casting voudrait nous vendre à lui seul. C’est un film bancal, souvent lourd, parfois attendrissant, sauvé par ses acteurs mais plombé par une écriture qui confond trop souvent sincérité et mièvrerie. On peut passer un moment correct si l’on aime déjà ces personnages, si l’on accepte leurs défauts, leurs répétitions, leurs grandes phrases et leurs petites lâchetés. Mais on peut aussi rester à distance, agacé par cette impression que tout est là — les acteurs, les thèmes, le décor, la nostalgie — sauf le supplément de vérité qui aurait transformé ces retrouvailles en vrai film. Dans le genre, mieux vaut revoir Nous irons tous au paradis pour la finesse amère, Un éléphant ça trompe énormément pour l’élégance du modèle, ou même Le cœur des hommes pour retrouver la formule avant qu’elle ne s’alourdisse. Cette suite a le cœur au bon endroit, mais elle parle trop fort, insiste trop, explique trop. Elle veut faire battre le cœur des hommes ; elle finit surtout par nous rappeler qu’un cœur, au cinéma, ne suffit pas toujours.
Ma note52%
Vu le 24 Septembre 2022


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