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· Julien   Lepage

Le cœur des hommes 3
Marc Esposito
2012

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Illustration de critique : Le cœur des hommes 3
Troisième virée entre copains, Le cœur des hommes 3 retrouve Marc Esposito à la barre, avec Bernard Campan, Jean-Pierre Darroussin, Marc Lavoine et, nouveauté de taille, Éric Elmosnino dans le fauteuil laissé vide par Gérard Darmon. La saga avait jusque-là vécu sur une promesse simple : regarder des hommes mûrs parler d’amour, d’amitié, de fidélité, de désir, de boulot, de mensonges et de petites lâchetés comme d’autres refont le monde au comptoir. Après un deuxième épisode franchement bancal, ce troisième volet avait donc une mission assez claire : prouver que la bande avait encore quelque chose à raconter, et pas seulement quelques compteurs à relever. Alex, Antoine et Manu croisent cette fois la route de Jean, solitaire un peu rugueux, pas vraiment rompu aux joies de la camaraderie masculine. Peu à peu, il entre dans leur cercle, découvre cette façon très particulière qu’ils ont de se soutenir, de se charrier, de se consoler et de transformer chaque crise intime en discussion de vestiaire sentimental. Autour d’eux, les couples tanguent, les familles réclament leur dû, les carrières s’usent, les corps vieillissent, les certitudes prennent l’eau. Rien de neuf sous le soleil, donc, mais c’est précisément le contrat du film : retrouver une petite musique familière, des vannes connues, des douleurs déjà croisées, et cette impression de revoir de vieux amis dont on sait très bien qu’ils radotent un peu, mais qu’on écoute quand même. Le vrai sujet du film, évidemment, c’est l’absence. Celle de Jeff, d’abord, qui était l’un des moteurs comiques et affectifs des deux premiers volets. L’absence de Gérard Darmon aurait pu condamner l’ensemble à ressembler à un dîner où la chaise la plus bruyante reste vide. Curieusement, ce n’est pas le cas. Jean ne remplace pas vraiment Jeff, et c’est sans doute ce que le film fait de plus intelligent. Marc Esposito ne tente pas de recréer artificiellement le même tempérament, le même bagout, la même truculence. Il introduit une autre énergie, plus mélancolique, plus fragile, moins cabotine. Passées les premières minutes, on accepte assez bien que le quatrième compère soit désormais Éric Elmosnino. Le groupe retrouve une forme d’équilibre, pas exactement celui d’avant, mais suffisamment crédible pour que le film ne s’effondre pas sur son propre manque. Le problème, c’est que ce remplacement réussi ne suffit pas à faire un film. Le scénario ressemble trop souvent à une succession de scènes posées les unes à côté des autres, comme des assiettes sur une table de buffet. On picore, on sourit, on reconnaît les ingrédients, mais on cherche longtemps le repas. Une piste sentimentale apparaît, disparaît pendant trois quarts d’heure, revient comme si elle n’était jamais partie. Une tension familiale semble vouloir donner de l’épaisseur à un personnage, puis se dissout. Une situation professionnelle promet un peu de relief, avant d’être traitée par-dessus la jambe. Le film ouvre des portes, jette un œil dans les pièces, puis repart dans le couloir. Pour une saga qui fonctionne presque exclusivement à l’affect et à l’identification, c’est embêtant. On devrait se sentir embarqué avec eux ; on reste souvent sur le trottoir, à les regarder traverser la rue. Ce manque de liant est d’autant plus frustrant que certaines scènes fonctionnent. L’humour retrouve un peu de mordant après un deuxième épisode plus poussif. Les dialogues ont parfois ce petit goût de mauvaise foi bien observée, de vanne qui tombe juste, de conversation masculine à la fois tendre et parfaitement ridicule. On ne s’étouffe pas de rire, mais on rit de bon cœur à plusieurs reprises. Surtout, la complicité entre les personnages demeure le meilleur argument du film. Alex, Antoine et Manu ont vieilli, pas toujours mûri, ce qui est assez réaliste, finalement. Ils continuent à confondre lucidité et confort, amitié et permission de tout dire, franchise et goujaterie occasionnelle. C’est parfois touchant, parfois pénible, souvent entre les deux. Le film appartient à cette famille très française du cinéma de copains, entre Un éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au paradis et les comédies chorales bourgeoises où les hommes discutent beaucoup de leurs sentiments tout en mettant un temps infini à comprendre ceux des femmes. Marc Esposito aime ses personnages, cela ne fait aucun doute. Peut-être même un peu trop. Il les filme avec une indulgence qui confine parfois à l’aveuglement. Le film voudrait parler du vieillissement, de la peur de finir seul, du besoin de tribu, de la fidélité aux amis quand les couples et les corps deviennent plus compliqués. Ce sont de beaux sujets. Mais ils restent souvent abordés à travers des réflexes de comédie masculine datée, avec des femmes trop souvent réduites à des révélateurs, des obstacles, des fantasmes ou des rappels à l’ordre. Même en 2022, on peut encore goûter certaines vannes, mais on ne peut pas faire semblant de ne pas voir que tout cela sent parfois la naphtaline sentimentale. La mise en scène, elle, ne vient pas vraiment secouer l’ensemble. Marc Esposito filme proprement, sans accident majeur, mais aussi sans grand élan. Les scènes de groupe sont lisibles, les intérieurs confortables, les balades agréables, la photographie sans aspérités. On est dans un cinéma de la conversation plus que dans un cinéma du mouvement. Ce n’est pas un crime : Le cœur des hommes 3 n’a pas vocation à réinventer le langage cinématographique. Mais à force de plans sages, de musique attendue et de mécanique reconduite, le film donne parfois l’impression d’un épisode long format d’une série qu’on aurait déjà vue. C’est d’ailleurs assez cohérent avec la logique de la saga : retrouver les mêmes lieux affectifs, les mêmes tics, les mêmes refrains. Sauf qu’au cinéma, la familiarité devient vite de la paresse si elle n’est pas réinventée. Côté interprétation, le film tient mieux debout. Jean-Pierre Darroussin possède toujours cette manière unique de faire passer une fatigue existentielle dans un haussement d’épaules. Il peut rendre drôle une phrase banale simplement parce qu’on sent derrière elle trente ans de résignation polie. Bernard Campan apporte sa douceur inquiète, son humanité de type qui voudrait faire mieux mais ne sait pas toujours par quel bout attraper sa propre vie. Marc Lavoine, lui, conserve cette élégance un peu distante, parfois limite poseuse, mais utile à l’équilibre du groupe. Et Éric Elmosnino s’en sort très bien : il ne cherche ni à singer Gérard Darmon, ni à surjouer le nouveau venu. Son Jean donne au film une sensibilité différente, une fraîcheur relative, comme une fenêtre ouverte dans une pièce où les mêmes copains fumaient les mêmes blagues depuis trop longtemps. Les seconds rôles féminins, de Florence Thomassin à Catherine Wilkening, en passant par Zoé Félix, Valérie Stroh, Lucie Phan ou Julie Bernard, font ce qu’ils peuvent avec des personnages qui existent surtout par rapport aux états d’âme masculins. Ce n’est pas qu’elles soient inexistantes, c’est presque pire : elles sont là, elles ont des scènes, parfois même de bonnes répliques, mais le film ne leur donne jamais vraiment le centre de gravité. On reste dans le monde des hommes, leurs excuses, leurs désirs, leurs amitiés, leurs crises, leur attendrissante capacité à se trouver profonds après trois phrases sur l’amour et une blague sur le sexe. Au fond, Le cœur des hommes 3 est un film assez facile à défendre mollement et assez facile à attaquer violemment. Ses détracteurs auront raison de dire que Marc Esposito refait une troisième fois le même film, avec la même mécanique, la même musique intérieure, les mêmes plans tranquilles, les mêmes obsessions et une structure trop lâche pour convaincre pleinement. Ses défenseurs auront aussi raison de répondre qu’on y retrouve une vraie bande, une chaleur, quelques dialogues réussis, des acteurs attachants et une forme de plaisir simple à voir ces personnages continuer à avancer ensemble malgré l’âge, les séparations et les ratés. Reste un objet sympathique mais inutile, agréable par moments mais mal fichu, sincère mais paresseux, plus solide dans ses scènes isolées que dans son mouvement d’ensemble. On sent la possibilité d’un vrai second souffle, mais le film se contente trop souvent de respirer par habitude. Pour les amateurs des deux premiers volets, il y a de quoi passer un moment pas désagréable, avec quelques sourires et une pointe de nostalgie. Pour les autres, l’entrée dans cette bande de copains risque de ressembler à une invitation à un repas de famille où tout le monde se connaît déjà, où certaines anecdotes sont drôles, mais où personne n’a pensé à construire la soirée. À revoir plutôt par fidélité que par nécessité, avant de retourner vers Le cœur des hommes, ou vers les grands anciens du film de bande, de Vincent, François, Paul et les autres à Un éléphant ça trompe énormément, qui savaient mieux transformer les copains en cinéma.
Ma note44%
Vu le 25 Septembre 2022


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