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· Julien   Lepage

Le dernier jour de ma vie
Ry Russo-Young
2016

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Illustration de critique : Le dernier jour de ma vie
Le dernier jour de ma vie fait partie de cette catégorie de films qu'on finit par regarder un soir sans raison particulière, guidé par un algorithme bienveillant ou par la curiosité d'une bande-annonce entrevue au détour d'un feed YouTube. Ry Russo-Young, réalisatrice new-yorkaise dont le précédent long-métrage Nobody Walks était passé assez discrètement, s'attaque ici à l'adaptation du roman éponyme de Lauren Oliver, best-seller young adult paru en 2012 outre-Atlantique. Au générique, Zoey Deutch en tête d'affiche, Halston Sage, Elena Kampouris et Jennifer Beals dans les seconds rôles. Le tout présenté au Festival de Sundance en janvier 2017, avant une sortie confidentielle dans les salles américaines — un million et demi de spectateurs, quatorze millions de dollars au box-office mondial pour cinq millions de budget, ce qui constitue un échec poli mais indéniable. En France, l'exploitation fut quasi inexistante, le film atterrissant directement sur les plateformes comme tant d'autres productions de niche à l'ambition modérée. Samantha Kingston a tout pour elle : le petit copain le plus craquant du lycée, un trio d'amies fidèles, une popularité sans faille. Ce vendredi 13 février aurait dû être un jour comme les autres, peut-être même meilleur que les autres. Sauf qu'il se termine dans un accident de voiture à 0h39. Et que le lendemain matin, Sam se réveille à 6h50, comme si rien ne s'était passé. La même journée recommence. Encore. Et encore. Pour ceux qui auraient manqué Un jour sans fin ou Edge of Tomorrow — les deux références incontournables du genre —, le principe de la boucle temporelle consiste à revivre indéfiniment le même laps de temps jusqu'à… quoi, exactement ? C'est là où Le dernier jour de ma vie prétend apporter sa touche : pas de monstre à abattre, pas de catastrophe à éviter, juste une adolescente qui doit comprendre pourquoi elle est coincée dans cette journée et ce qu'elle doit changer pour en sortir. Le scénario, signé Maria Maggenti, est décrit par les fans du roman comme une adaptation fidèle — peut-être même trop. Il épouse si étroitement la structure du livre qu'il en conserve aussi les longueurs et les facilités. L'arc narratif est balisé dès la première demi-heure : Sam est une petite pétasse populaire entourée de petites pétasses populaires, elle harcèle sans le reconnaître une camarade marginalisée, Juliet, et va progressivement prendre conscience de ses actes au fil des répétitions. C'est propre, lisible, sans surprise. Le film coche méthodiquement toutes les cases du teen-movie américain : le capitaine de l'équipe de foot, la fille la plus belle du lycée, les intellos relégués en périphérie, la victime désignée de la cour. Ces archétypes ont l'avantage de permettre d'aller droit au but sans perdre de temps à présenter chaque personnage — on les reconnaît avant même qu'ils ouvrent la bouche —, mais ils empêchent aussi le film d'aller chercher quelque chose de plus profond dans les thèmes qu'il effleure. Car le harcèlement scolaire, la pression sociale, la moutonnerie adolescente, la relation avec les parents : tout cela est là, posé sur la table, mais presque jamais vraiment saisi. Sam évolue, certes — c'est même la colonne vertébrale du récit —, mais cette évolution procède par étapes tellement prévisibles qu'on a toujours deux boucles d'avance sur elle. La question qui se pose naturellement — peut-on effacer une vie de comportements toxiques au moyen d'une seule journée de rattrapage ? — est évacuée avec une légèreté qui pourra sembler naïve ou, selon l'humeur, touchante. Le film choisit délibérément la douceur là où un traitement plus courageux aurait opté pour l'inconfort. Ce n'est pas nécessairement un défaut en soi, mais cela maintient l'ensemble dans une zone tiède où la réflexion ne dépasse jamais vraiment le niveau du beau message Instagram. Ce qui est paradoxal, c'est que les personnages secondaires sont souvent plus intéressants que Sam elle-même. Juliet, la camarade harcelée, a une présence qui déborde légèrement le cadre de la fonction narrative qu'on lui assigne. Ses amies, en particulier Lindsay, laissent entrevoir une complexité que le film ne prend jamais vraiment le temps de creuser — suffisamment pour qu'on regrette que le scénario ne leur consacre pas davantage de place. Sam, elle, reste attachante sans être particulièrement fascinante : son évolution est mécanique, ses prises de conscience arrivent avec un temps de retard qui finit par tester la patience. Revivre exactement la même journée deux fois de suite sans tiquer une seule seconde, c'est un luxe narratif que le film s'octroie un peu trop facilement. Le film porte un message somme toute universel — sois sympa avec les autres, regarde autour de toi, ne rejoins pas le troupeau — enveloppé dans une esthétique mélancolique qui lui donne une forme de cohérence visuelle. Ry Russo-Young opte pour des couleurs désaturées, une lumière souvent diffuse, un hiver permanent qui colle bien à l'ambiance de répétition et d'enfermement. C'est honnête sans être mémorable. La mise en scène est fonctionnelle, sans fulgurance ni maladresse notable, le genre de réalisation qu'on qualifie de propre quand on cherche à être poli. La bande-son, en revanche, constitue l'un des atouts réels du film : les morceaux choisis sont bien calibrés, présents sans être envahissants, et participent à créer une atmosphère qui compense les moments où le récit tourne à vide. Zoey Deutch — fille de Lea Thompson et de Howard Deutch, ce qui lui vaut une généalogie hollywoodienne solide — s'en sort avec les honneurs dans un rôle qui ne lui demande pas grand-chose de plus que d'être sympathique et de froncer les sourcils de manière crédible à intervalles réguliers. Elle est juste, naturelle, et il est assez difficile d'imaginer quelqu'un d'autre dans ce rôle. Elena Kampouris convainc dans le rôle ingrat de la souffre-douleur : elle parvient à rendre son personnage réellement pitoyable au bon sens du terme, c'est-à-dire à susciter une vraie compassion plutôt qu'une gêne de façade. Halston Sage, habituée aux rôles de gentilles filles, joue ici une antagoniste fissurée de l'intérieur — l'idée est bonne, l'exécution correcte sans être saisissante. Le reste du casting fait ce qu'on lui demande, ni plus ni moins, dans le cadre d'un film qui ne pousse personne dans ses retranchements. Au final, Le dernier jour de ma vie est exactement ce qu'il semble être : un petit film modeste, sans prétention excessive, qui assume son format et son public cible tout en espérant toucher un spectre un peu plus large. Il y parvient partiellement — l'histoire a une vraie tenue, le message passe sans être insultant pour l'intelligence, et la fin, mélancolique et cohérente, est probablement la meilleure décision que le film prend. Mais entre l'aspect téléfilm persistant, les personnages trop formatés pour surprendre et un scénario qui préfère le confort à la prise de risque, il reste beaucoup trop en retrait de ce qu'il aurait pu être avec un peu plus d'audace. Si vous cherchez un teen-movie sur la boucle temporelle avec davantage de mordant, Un jour sans fin reste l'étalon inégalé. Si le genre young adult vous tient à cœur et que les soirs d'hiver vous inspire un fond de bienveillance envers le cinéma mineur bien intentionné, celui-ci fera l'affaire. Pour les autres, l'indifférence générale qui a accueilli sa sortie était finalement assez méritée.
Ma note42%
Vu le 15 Juin 2023


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