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· Julien   Lepage

L'empire des anges
Bernard Werber
2000

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Illustration de critique : L'empire des anges
Mourir percuté par un Boeing 747 qui s'écrase sur votre immeuble, c'est sans doute l'une des façons les moins dignes de quitter ce monde. C'est pourtant le destin que Bernard Werber réserve à son héros pour lancer L'empire des anges, cinquième roman d'un auteur qui, depuis Les fourmis en 1991, a construit patiemment un empire (le sien, celui-là bien réel) sur un genre qu'il a lui-même baptisé « philosophie-fiction ». Mélange de SF, de spiritualité et de vulgarisation scientifique, ce territoire werbérien est devenu une marque aussi reconnaissable qu'un tatouage fourmi sur le poignet d'un lycéen des années 90. L'empire des anges en est la prolongation directe, suite des Thanatonautes, et s'inscrit dans ce qu'on appelle désormais la « Pentalogie du ciel » : une architecture narrative que l'auteur tisse roman après roman avec une cohérence qui forcerait presque l'admiration.

Michael Pinson, donc, monte au ciel. Après avoir réussi de justesse l'épreuve de la pesée des âmes, défendu, détail savoureux, par nul autre que l'ange Émile Zola brandissant un posthume « J'accuse ». Il accède au rang d'ange gardien et se voit confier trois humains à accompagner tout au long de leur vie : Jacques, un aspirant écrivain de Perpignan issu d'une famille modeste ; Vénus, une jeune Afro-Américaine de la grande bourgeoisie ; Igor, un Russe né dans la misère. Trois destins, trois trajectoires sociales, trois archétypes bien distincts que Michael va tenter de guider à coups de rêves envoyés, d'intuitions soufflées et de signes distillés, tout en respectant scrupuleusement ce libre arbitre humain qui complique tout. En parallèle, incapable de rester en place même dans l'au-delà, il part explorer ce qu'il y a au-dessus du paradis. Parce que chez Werber, personne ne reste jamais tranquille très longtemps.

C'est là que le bât blesse, et il blesse assez régulièrement. Le concept est beau, sincèrement. L'idée de raconter l'humanité vue d'en haut, à travers les yeux d'un ange maladroit et trop curieux, a quelque chose de touchant et d'original. La structure en chapitres courts, entrecoupés des entrées de l'incontournable Encyclopédie du savoir relatif et absolu, fonctionne comme elle a toujours fonctionné chez cet auteur : on picore, on avance vite, on ne s'ennuie pas. Et il faut reconnaître à Werber un talent réel pour rendre la métaphysique digestible, pour glisser du Montaigne ou du bouddhisme entre deux rebondissements sans que le lecteur s'en aperçoive vraiment. C'est son tour de passe-passe favori, et il le réussit souvent.

Mais le roman trébuche sur ses propres ambitions. Ses trois « clients » humains — Jacques l'artiste incompris, Vénus la belle superficielle, Igor la brute au cœur tendre — sont des silhouettes en carton-pâte. Chacun incarne une thèse, pas une vie. On remarque d'ailleurs que Jacques, écrivain de SF boudé par l'édition qui attend une décennie avant d'être reconnu, ressemble comme un frère à l'auteur lui-même, qui a patienté douze ans avant que ses Fourmis ne soit accepté par Albin Michel. Le clin d'œil est amusant la première fois ; il devient une signature un peu trop appuyée. La partie se déroulant sur une planète extraterrestre, elle, atteint un niveau de simplisme géopolitique (liberté contre tyrannie, Occident contre Tiers Monde en version cosmique) qui frise la parodie involontaire.

Il y a aussi cette gêne diffuse que produit toute suite honnête : le sentiment que la matière première était déjà largement épuisée dans les Thanatonautes, et que l'auteur, obligé de réécrire son propre chapitre final pour raccorder les deux tomes, bricole plus qu'il ne construit. Les incohérences internes (le système de points karmatiques qui change de règles entre les deux livres, par exemple) ne ruinent pas la lecture, mais elles rappellent qu'on est dans un univers conçu vite, pour avancer vite, pour être lu vite.

Ce n'est pas sans plaisir. L'empire des anges se lit comme on regarde une série de milieu de catalogue : on est embarqué, on suit, on sourit parfois, on ne souffre pas. Mais on n'est pas non plus bouleversé, ni vraiment surpris. C'est le type de roman qu'on referme en se disant qu'on a passé un moment correct, sans pouvoir citer une scène qui vous a cloué sur place.

L'empire des anges reste un roman de sa catégorie : honnête, divertissant, philosophiquement ambitieux dans ses intentions. Il est juste, en termes d'exécution, légèrement en dessous de ses propres prétentions. Ce qui, à l'échelle de l'au-delà imaginé par Werber, doit tout de même valoir plus que 600 points karmiques.
Ma note49%
Lu le 26 Avril 2022


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