L'encyclopédie du savoir relatif et absolu
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Savez-vous que Bernard Werber a commencé à écrire L'encyclopédie du savoir relatif et absolu bien avant qu'elle existe en tant que livre ? Les premiers fragments de l'ESRA, comme les initiés la surnomment, apparaissaient en réalité en encarts entre les chapitres des Fourmis, dès 1991, attribués à un certain professeur Edmond Wells, savant fictif et alter ego philosophique de l'auteur. Des lecteurs en redemandaient, l'éditeur a suivi, et voilà comment une encyclopédie imaginaire est devenue un vrai livre en 1993. Il y a quelque chose d'assez jouissif, en soi, dans cette genèse : une œuvre née de la fiction pour intégrer la réalité, comme si Jorge Luis Borges avait décidé d'éditer le Dictionnaire khazar de Milorad Pavi? en le faisant passer pour un document sérieux.
Werber, à cette époque, est au sommet de sa popularité française. Journaliste scientifique de formation — il a travaillé sept ans au Nouvel Observateur —, il a toujours revendiqué une littérature qui enseigne autant qu'elle divertit. L'encyclopédie est la forme la plus pure, la plus dépouillée, de cette ambition. Pas de personnages, pas d'intrigue, pas d'arc narratif : juste Edmond Wells et ses 544 entrées sur à peu près tout. La sexualité débridée des punaises de lit. La recette du cassoulet toulousain. Les théories quantiques. L'étymologie du mot « stupide » (du latin stupidus, « frappé de stupeur » : j'ai vérifié, c'est vrai). Le mythe du centième singe. La façon dont les dauphins rêvent. Le tout sans ordre alphabétique, sans logique apparente, comme si quelqu'un avait renversé une encyclopédie de Diderot dans un café de Saint-Germain et ramassé les pages au hasard.
Le problème, c'est que Werber ne cite jamais ses sources. Jamais. Ce qui était un choix stylistique acceptable dans le cadre d'un roman de fiction devient franchement gênant quand le livre se présente comme un recueil de « savoirs ». Parce que tout n'est pas aussi solide que l'étymologie de « stupide ». Le mythe des 10 % du cerveau utilisés par l'être humain, par exemple, est présenté comme un fait établi, alors qu'il a été réfuté depuis des décennies par les neurosciences. Certaines affirmations historiques frôlent l'approximation. D'autres sont ouvertement invérifiables. L'auteur lui-même, dans le titre, se couvre astucieusement avec ce « relatif », mais l'honnêteté intellectuelle aurait voulu qu'il balisât plus clairement les zones de doute. En 2020, à l'heure où le fact-checking est devenu un sport national et où les fake news empoisonnent les dîners de famille, relire l'ESRA donne parfois un léger vertige. Pas tout à fait le bon.
Ce qui fonctionne, en revanche, c'est le format. L'encyclopédie se déguste par fragments, au gré des humeurs, sans obligation de linéarité. C'est son vrai génie : elle ressemble moins à un livre qu'à une conversation avec quelqu'un de très cultivé et légèrement illuminé, qui passerait du coq à l'âne en vous gardant en haleine. On pense à ces compilations de miscellanées chères aux Anglais ; le genre QI ou Le livre des ignorances, mais avec une coloration plus ésotérico-scientifique qui sent bon l'ère pré-Internet. Et c'est précisément là que le bât blesse pour les lecteurs qui viennent à l'ESRA après avoir lu Les fourmis : sortie de son contexte romanesque, l'encyclopédie perd une bonne partie de son charme. Ce qui fonctionnait comme un intermezzo mystérieux entre deux chapitres haletants devient, compilé seul, un recueil un brin répétitif. La magie tenait à la distillation. L'ivresse disparaît quand on boit la bouteille entière d'un coup.
Reste une curiosité littéraire honnête, sympathique, qu'on recommandera volontiers à un adolescent curieux ou à quelqu'un qui découvre Werber pour la première fois. Pour les autres, ceux qui ont déjà arpente la trilogie des fourmis et ses suites, la sensation de déjà-vu sera inévitable, et l'absence de rigueur sourcière finira par irriter davantage qu'elle n'amuse. À lire sur les toilettes, dans les transports, ou posé en évidence sur une table basse pour impressionner des invités peu regardants. Dans cet usage précis, il est imbattable.
Werber, à cette époque, est au sommet de sa popularité française. Journaliste scientifique de formation — il a travaillé sept ans au Nouvel Observateur —, il a toujours revendiqué une littérature qui enseigne autant qu'elle divertit. L'encyclopédie est la forme la plus pure, la plus dépouillée, de cette ambition. Pas de personnages, pas d'intrigue, pas d'arc narratif : juste Edmond Wells et ses 544 entrées sur à peu près tout. La sexualité débridée des punaises de lit. La recette du cassoulet toulousain. Les théories quantiques. L'étymologie du mot « stupide » (du latin stupidus, « frappé de stupeur » : j'ai vérifié, c'est vrai). Le mythe du centième singe. La façon dont les dauphins rêvent. Le tout sans ordre alphabétique, sans logique apparente, comme si quelqu'un avait renversé une encyclopédie de Diderot dans un café de Saint-Germain et ramassé les pages au hasard.
Le problème, c'est que Werber ne cite jamais ses sources. Jamais. Ce qui était un choix stylistique acceptable dans le cadre d'un roman de fiction devient franchement gênant quand le livre se présente comme un recueil de « savoirs ». Parce que tout n'est pas aussi solide que l'étymologie de « stupide ». Le mythe des 10 % du cerveau utilisés par l'être humain, par exemple, est présenté comme un fait établi, alors qu'il a été réfuté depuis des décennies par les neurosciences. Certaines affirmations historiques frôlent l'approximation. D'autres sont ouvertement invérifiables. L'auteur lui-même, dans le titre, se couvre astucieusement avec ce « relatif », mais l'honnêteté intellectuelle aurait voulu qu'il balisât plus clairement les zones de doute. En 2020, à l'heure où le fact-checking est devenu un sport national et où les fake news empoisonnent les dîners de famille, relire l'ESRA donne parfois un léger vertige. Pas tout à fait le bon.
Ce qui fonctionne, en revanche, c'est le format. L'encyclopédie se déguste par fragments, au gré des humeurs, sans obligation de linéarité. C'est son vrai génie : elle ressemble moins à un livre qu'à une conversation avec quelqu'un de très cultivé et légèrement illuminé, qui passerait du coq à l'âne en vous gardant en haleine. On pense à ces compilations de miscellanées chères aux Anglais ; le genre QI ou Le livre des ignorances, mais avec une coloration plus ésotérico-scientifique qui sent bon l'ère pré-Internet. Et c'est précisément là que le bât blesse pour les lecteurs qui viennent à l'ESRA après avoir lu Les fourmis : sortie de son contexte romanesque, l'encyclopédie perd une bonne partie de son charme. Ce qui fonctionnait comme un intermezzo mystérieux entre deux chapitres haletants devient, compilé seul, un recueil un brin répétitif. La magie tenait à la distillation. L'ivresse disparaît quand on boit la bouteille entière d'un coup.
Reste une curiosité littéraire honnête, sympathique, qu'on recommandera volontiers à un adolescent curieux ou à quelqu'un qui découvre Werber pour la première fois. Pour les autres, ceux qui ont déjà arpente la trilogie des fourmis et ses suites, la sensation de déjà-vu sera inévitable, et l'absence de rigueur sourcière finira par irriter davantage qu'elle n'amuse. À lire sur les toilettes, dans les transports, ou posé en évidence sur une table basse pour impressionner des invités peu regardants. Dans cet usage précis, il est imbattable.
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