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· Julien   Lepage

Liz et l'oiseau bleu
Naoko Yamada
2018

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Illustration de critique : Liz et l'oiseau bleu
Sept ans après sa sortie japonaise, Liz et l'oiseau bleu continue de circuler dans les conversations animées, souvent cité en exemple du meilleur de l'animation japonaise contemporaine, parfois avec une ferveur qui frise le dogme. Naoko Yamada, qui avait signé deux ans plus tôt le remarquable A silent voice, revenait ici dans l'univers de la série Sound! Euphonium pour un spin-off centré sur deux personnages secondaires. Un choix qui pouvait surprendre après le succès public de son film précédent : presqu'un pas de côté, volontaire et assumé. Voix japonaises d'Atsumi Tanezaki et de Nao Tōyama pour les deux héroïnes, production Kyoto Animation, bande originale de Kensuke Ushio : sur le papier, l'équipe est sérieuse. Alors, verdict ?

Le film suit Mizore et Nozomi, deux lycéennes en dernière année, hautboïste et flûtiste au sein de l'orchestre de leur école. L'une est solaire et extravertie, l'autre silencieuse jusqu'à l'effacement. Leur lien, ambigu et asymétrique, se trouve mis à l'épreuve quand l'orchestre commence à travailler sur un morceau intitulé — vous l'aurez deviné — Liz et l'oiseau bleu, adapté d'un conte dans lequel une jeune femme solitaire recueille un oiseau qui se transforme en fille, avant de devoir, un jour, le laisser s'envoler. L'histoire dans l'histoire. La métaphore dans la métaphore. Le film alterne entre la vie quotidienne au lycée et ces séquences du conte, traitées dans un style aquarelle sur fond blanc, visuellement détaché du reste. La fin de l'année approche, les candidatures aux conservatoires pointent leur nez, et la question qui hante le film est simple mais douloureuse : peut-on vraiment aimer quelqu'un et le laisser partir ?

C'est là que réside la promesse du film, et c'est aussi là qu'il déçoit un peu. L'idée de départ est brillante : Mizore et Nozomi communiquent différemment selon qu'elles sont dans la vie ou derrière leurs instruments. Dans la vraie vie, les mots restent bloqués, les regards se ratent, les silences s'accumulent. En musique, en revanche, quelque chose passe… ou devrait passer. Ce dialogue entre le verbal et le musical, entre ce qu'on dit et ce qu'on joue, aurait pu devenir le vrai sujet du film, son axe le plus fort. Mais Naoko Yamada l'effleure sans vraiment l'exploiter. On perçoit l'intention, on devine l'émotion potentielle, mais le film ne va jamais jusqu'au bout de cette idée. C'est comme si l'on nous promettait un crescendo et qu'on s'arrêtait à la première mesure. Dommage, parce qu'il y avait là de quoi faire quelque chose de vraiment puissant.

La relation entre les deux filles souffre du même problème. Elle est esquissée, suggérée, mais rarement approfondie. Mizore est définie par sa dépendance à Nozomi, Nozomi par sa légèreté, et le film peine à aller au-delà de ces archétypes. Le renversement final, dans lequel on comprend que les rôles sont inversés par rapport au conte (c'est Mizore l'oiseau, pas Nozomi), est une belle idée scénaristique. Mais il arrive trop tard, trop doucement, pour vraiment faire l'effet qu'il devrait. On hausse le sourcil avec satisfaction plutôt que d'avoir la gorge serrée. Et ça, c'est un peu le problème du film en entier : il provoque de l'appréciation là où il voudrait susciter de l'émotion.

Quant à l'histoire de Liz et de l'oiseau bleu elle-même (le conte encadré, le récit fantastique), elle souffre d'un manque de développement similaire. Ces passages en aquarelle sont beaux à regarder, d'accord, mais ils restent anecdotiques dans leur traitement narratif. Le conte de Maurice Maeterlinck, dont l'œuvre originale L'oiseau bleu est extrêmement populaire au Japon et a fait l'objet de nombreuses adaptations locales, aurait mérité d'être davantage habité. Là encore, on reste à la surface. C'est joli. C'est mignon. Ça aurait pu être beau et puissant.

Ce qui fonctionne vraiment, en revanche, c'est la réalisation. Naoko Yamada a une façon très particulière de montrer les corps, ou plutôt, de ne pas les montrer frontalement. Une grande partie du film ne montre que les pieds et les jambes de ses personnages, parti pris radical qu'elle revendique : selon elle, c'est dans les jambes que les gens expriment le plus leurs émotions. Ce n'est pas qu'une pose stylistique : ça fonctionne, au moins dans les premières vingt minutes, avant de commencer à lasser légèrement. La bande originale, composée par Kensuke Ushio, est une réussite à part entière. On notera l'anecdote de fabrication : certaines pistes ont été composées via une méthode dite de « décalcomanie » : Ushio versait de l'encre sur des partitions, pliait les feuilles, et retranscrivait les motifs obtenus en musique. Le résultat est organique, fragile, parfaitement accordé à l'atmosphère du film. Les bruits de pas des personnages sont intégrés au tempo musical, et lors de la séquence finale, ils se retrouvent parfaitement synchronisés, ce que le compositeur lui-même décrit comme un miracle involontaire. Pour les séquences de conte, c'est Akito Matsuda, compositeur attitré de la série télévisée, qui prend le relais avec un style plus lyrique et romanesque, ce qui crée une belle césure sonore entre les deux univers. Et graphiquement, c'est chouette. Vraiment chouette, même. Le travail sur les couleurs, les textures, les transitions entre le style réaliste du lycée et les aquarelles du conte, tout cela est soigné et cohérent.

Le jeu des comédiens de doublage mérite quelques mots. En VF, le résultat est honnête sans être marquant : la relation entre les deux protagonistes manque parfois de la tension sous-jacente que les voix japonaises originales d'Atsumi Tanezaki et de Nao Tōyama semblent mieux porter, notamment dans les silences pesants et les demi-mots. Les personnages secondaires, dont Natsuki doublée par Konomi Fujimura en VO, apportent quelques bouffées d'air bienvenues, mais restent eux aussi à la marge d'un récit qui peine à les intégrer pleinement.

Au bout du compte, Liz et l'oiseau bleu est un film qu'on respecte plus qu'on ne l'aime. C'est un objet délicat, bien construit formellement, avec des partis pris de mise en scène affirmés et une bande-son mémorable. Mais il reste prisonnier de sa propre retenue. Il murmure là où il aurait pu parler, il suggère là où il aurait pu affirmer, et l'on repart avec la sensation frustrante d'avoir assisté à quelque chose d'inachevé. Les amateurs de cinéma contemplatif et de récits minimalistes y trouveront leur compte, et ceux qui ont adoré A silent voice seront au moins sensibles à l'univers. Les autres risquent de trouver le temps un peu long.
Ma note56%
Vu le 10 Février 2026


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