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· Julien   Lepage

Les états multiples de l'être
René Guénon
1932

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Illustration de critique : Les états multiples de l'être
René Guénon est un personnage à part dans la pensée du XXe siècle. Inclassable, à la fois métaphysicien, exégète des traditions, et critique radical de la modernité, il a tracé une voie qui semble ignorer les clivages habituels entre philosophie, théologie et ésotérisme. Les états multiples de l'être, publié en 1932, est souvent présenté comme l'un de ses livres les plus fondamentaux… mais aussi l'un des plus impénétrables. Ceux qui ont lu Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues ou La crise du monde moderne y trouveront un Guénon beaucoup plus aride, abstrait et concentré sur ce qu'il considère comme la « pure métaphysique ».

L'ambition affichée est immense : décrire la nature de l'être dans son ensemble et sa multiplicité d'états. Guénon veut démontrer que l'existence humaine n'est qu'un état parmi une infinité d'autres, et que seule une prise de conscience de cette réalité permet d'échapper aux limitations imposées par la condition individuelle. À ce titre, ce livre est l'un des plus exigeants de son œuvre, un véritable labyrinthe conceptuel où chaque chapitre semble creuser plus profondément dans l'abstraction.

Dès les premières pages, le ton est donné : il s'agit ici d'un exposé qui prétend aller « au-delà » des systèmes philosophiques ordinaires, rejetant toute tentative de limitation à la pensée occidentale ou aux contingences d'une époque donnée. L'ambition est admirable, mais aussi redoutable : Guénon ne s'adresse pas au lecteur curieux ou au dilettante, mais à celui qui cherche une « réalisation intellectuelle » et une connaissance qui dépasse le rationnel.

L'idée centrale du livre repose sur une distinction clef : l'être total ne peut se limiter à son état humain. Il possède une multiplicité d'états, à la fois manifestés et non manifestés, et cette diversité est hiérarchisée de manière rigoureuse. Guénon commence donc par poser l'Infini comme Principe suprême, bien au-delà de ce que nous concevons habituellement sous ce terme.

Dans sa pensée, l'Infini n'est pas un ensemble d'éléments illimités mais une Réalité absolue, qui englobe à la fois l'Être et le Non-Être. Ce dernier concept est sans doute l'un des plus déroutants de sa pensée : Guénon distingue radicalement l'Être (source de toute manifestation) et le Non-Être, qui contient non seulement tout ce qui est au-delà de la manifestation, mais aussi toutes les possibilités non manifestées. Contrairement à ce que pourrait suggérer son nom, le Non-Être n'est pas le néant, il est une réalité plus vaste encore que l'Être.

Cette distinction sert ensuite à articuler l'idée selon laquelle chaque être n'est qu'un point dans un ensemble d'états multiples. L'individualité humaine, avec son corps, sa psyché, sa conscience, n'est qu'une modalité parmi une infinité d'autres. L'erreur fondamentale de la pensée moderne, selon Guénon, est de s'être enfermée dans cette condition individuelle, en ignorant les autres plans d'existence.

Dès lors, la hiérarchie des états devient essentielle. Guénon insiste sur le fait que la manifestation, qu'elle soit corporelle ou subtile, est toujours conditionnée. Seul le Principe échappe aux limitations, et la libération ultime consiste à s'en affranchir. Cette libération passe par la connaissance, et non par la foi ou la spéculation intellectuelle : il s'agit d'un processus de réalisation métaphysique qui dépasse de loin les préoccupations philosophiques ordinaires.

Tout cela est d'une cohérence implacable, mais pose un problème majeur : si l'idée générale est fascinante, sa démonstration est d'une densité redoutable. Guénon refuse la pédagogie au sens classique du terme. Il avance ses principes comme des évidences, multiplie les distinctions conceptuelles sans concession, et exige du lecteur qu'il suive un raisonnement rigoureux sans s'égarer.

Ce refus de simplifier son propos est à double tranchant. D'un côté, il permet d'éviter les écueils des vulgarisations approximatives ; de l'autre, il rend le texte incroyablement hermétique. Certains passages semblent presqu'ésotériques, non dans leur contenu, mais dans leur manière d'être formulés. Là où un Schopenhauer, un Bergson ou même un Heidegger essaient (parfois maladroitement) d'accompagner le lecteur dans leur réflexion, Guénon semble avoir décidé que seuls ceux qui étaient déjà préparés à recevoir son enseignement pouvaient le comprendre.

Un autre aspect frustrant réside dans la nature même de son argumentation. Guénon ne raisonne pas comme un philosophe, au sens où il ne cherche jamais à prouver ses affirmations de manière dialectique. Il expose, il affirme, il tranche. Son discours repose sur des principes qu'il présente comme indiscutables, et qu'il justifie par la référence aux doctrines traditionnelles, qu'il considère comme seules valables. C'est une pensée qui ne se négocie pas : ou bien on l'accepte, ou bien on en reste exclu.

Malgré ces difficultés, il est indéniable que Les états multiples de l'être propose une alternative radicale à la vision du monde occidentale moderne. À une époque où la pensée dominante tend à tout réduire à des processus physiques ou psychologiques, où la science s'impose comme seule forme de connaissance légitime, Guénon rappelle qu'il existe une autre manière d'appréhender la réalité : celle qui passe par la métaphysique pure, affranchie des catégories rationnelles et scientifiques.

Cette posture a quelque chose de profondément stimulant. Même si l'on n'adhère pas à ses concepts, il force à interroger nos propres présupposés. L'idée que notre individualité est une illusion passagère, que notre existence actuelle est un fragment d'une réalité plus vaste, ou que la libération passe par la connaissance plutôt que par l'action, est une perspective qui bouscule les schémas habituels de pensée.

On pourrait néanmoins reprocher à Guénon son rejet radical du monde moderne, sans nuance ni concession. Là où d'autres auteurs critiques de la modernité — comme Mircea Eliade ou Julius Evola — cherchent parfois des points de conciliation entre tradition et modernité, Guénon ne laisse aucune place à un quelconque compromis. Pour lui, il n'y a que deux voies : celle du monde traditionnel, qui repose sur les principes immuables de la métaphysique, et celle du monde moderne, qu'il juge fondé sur l'illusion et la décadence.

En fin de compte, Les états multiples de l'être est un livre difficile à noter. C'est un texte d'une rigueur intellectuelle incontestable, qui propose une vision du monde à la fois vertigineuse et impitoyable. Mais c'est aussi un ouvrage austère, exigeant, parfois rébarbatif, qui ne prend aucunement en compte le lecteur non initié.

Ceux qui cherchent un exposé clair et structuré sur la métaphysique guénonienne auront sans doute du mal à y trouver leur compte. En revanche, ceux qui sont prêts à s'engager dans une lecture dense, à confronter une pensée radicale et à remettre en question certaines évidences philosophiques y verront peut-être une œuvre fondatrice.

À condition d'être armé de patience et d'une certaine tolérance à l'hermétisme, Les états multiples de l'être reste une lecture incontournable pour qui s'intéresse aux courants métaphysiques et à la critique de la modernité. Mais on ne peut s'empêcher de penser que Guénon aurait pu, sans rien perdre en profondeur, rendre son propos un peu plus accessible.
Ma note48%
Lu le 10 Mars 2025


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