La fille au bracelet
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Sorti discrètement en février 2020 — quelques semaines avant que les salles obscures ne ferment pour cause de pandémie, privant le film d'une partie de son public potentiel —, La fille au bracelet est le troisième long métrage de Stéphane Demoustier, cinéaste français dont le précédent film, Allons enfants, avait été présenté à Berlin. Le projet est né d'une adaptation libre du film argentin Acusada de Gonzalo Tobal — libre au sens où Demoustier n'avait pas encore vu le film original quand il a commencé à écrire le sien. C'est son coproducteur qui lui a soumis le scénario source. Demoustier a ensuite demandé à lire celui d'Acusada uniquement pour s'assurer que les deux œuvres divergeaient suffisamment. Elles divergent, en effet — et c'est peut-être là que commencent les ennuis. Le film s'ouvre sur une plage de la côte Atlantique, à La Bernerie-en-Retz, sous un soleil d'été. Une famille joue. Puis deux gendarmes surgissent et embarquent Lise Bataille, seize ans. On ne comprend pas grand-chose à cet instant : la rumeur des vagues couvre les explications. Un saut dans le temps de deux ans, et nous voilà dans le palais de justice de Nantes, où Lise, désormais majeure et munie d'un bracelet électronique à la cheville, comparaît pour le meurtre de sa meilleure amie Flora, retrouvée poignardée au lendemain d'une soirée. L'enquête est derrière nous. Ce que Demoustier choisit de filmer, c'est uniquement le procès — rien que le procès. Pas de flash-back, pas de reconstitution, pas de rebondissement policier. Le spectateur est traité comme un juré et devra, au bout du compte, forger son intime conviction à partir de présomptions, de témoignages, et de l'attitude pour le moins déconcertante de l'accusée. C'est une idée de mise en scène honnête, et le dispositif fonctionne partiellement. On peut saluer l'ambition : circonscrire le récit à la salle d'audience, refuser le thriller classique avec ses coups de théâtre et ses aveux dramatiques, c'est une position d'auteur cohérente. Sauf qu'un film de procès sans élément nouveau, sans surprise, sans renversement — même partiel — finit par tourner en rond. Aucune preuve formelle n'apparaît. Aucun aveu. Des présomptions qui s'accumulent sans jamais confondre définitivement Lise ni l'absoudre. À mi-chemin, on commence à se demander si l'opacité entretenue n'est pas moins une vertu artistique qu'un manque de matière dramaturgique. Demoustier a certes déclaré qu'il ne voulait pas « s'enfermer dans une mécanique » — et on lui accorde volontiers ce refus du pilotage automatique — mais éviter la mécanique ne devrait pas signifier vider le moteur de tout carburant. Du côté des personnages, la construction est intéressante sur le papier. Lise refuse obstinément d'endosser le rôle qu'on attend d'elle : pas de larmes, pas de tremblements, pas d'élan vers les jurés. Elle est froide, distante, presque absente à son propre procès. Le film interroge là quelque chose de pertinent : doit-on juger quelqu'un sur ses ressentis apparents, sur sa capacité à pleurer au bon moment ? Le paradoxe est bien posé — les remords peuvent aussi cacher des monstres, et l'empathie performée n'a jamais prouvé grand-chose. Mais le problème, c'est que cette opacité totale finit par priver le spectateur de tout point d'ancrage émotionnel. On observe Lise comme on observe un aquarium. C'est fascinant deux minutes, puis la vitre se referme. Ses parents — un père protecteur poussif, une mère aux abois — sont quant à eux trop peu développés pour compenser ce vide central. Demoustier a dit de son héroïne qu'elle « n'a pas besoin d'être sympathique ». Certes. Mais elle aurait pu être lisible. Thématiquement, le film touche à des sujets réels et contemporains : le fossé des générations, la sexualité adolescente jugée à l'aune de la morale adulte, la vindicte populaire à l'ère des réseaux sociaux, le sexisme latent de l'institution judiciaire — illustré par cette scène où l'avocate générale demande sans rougir à Lise si elle est « une fille facile », et où la réponse cinglante de l'accusée est l'un des rares moments franchement électrisants du film. Ces questions méritent d'être posées, et elles le sont, mais en filigrane, comme des pistes abandonnées à mi-chemin. Le procès comme miroir grossissant de la société, soit — mais encore faut-il que le miroir renvoie une image nette. La réalisation est sobre, parfois trop. Demoustier filme à la façon d'un documentaire, dans l'esprit de Depardon — et cela colle à l'atmosphère du palais de justice de Nantes, avec ses murs qui suintent l'ennui administratif et la gravité froide des rituels judiciaires. La photographie de Sylvain Verdet est correcte, fonctionnelle. Mais le réalisateur abuse d'effets de flou qui se voulaient sans doute poétiques ou expressifs, et qui, à l'usage, n'apportent rien de plus — une esthétique de la profondeur de champ cherchant à compenser l'absence de profondeur dramatique. La musique de Carla Pallone reste discrète, ce qui est une qualité dans ce type de film. Le tournage, réalisé en 32 jours en Loire-Atlantique entre janvier et mars 2018, laisse par moments transparaître sa rigueur budgétaire. C'est dans le jeu des acteurs que les inégalités sautent le plus franchement aux yeux. Melissa Guers, dans son premier rôle au cinéma, est la vraie trouvaille du film : complexe, hermétique, jamais dans la surenchère, elle porte le dispositif avec une assurance confondante pour une débutante. Difficile de lui reprocher quoi que ce soit — elle fait exactement ce que le rôle exige, et même un peu plus. Annie Mercier, en avocate de la défense à la voix de gravier, impose une présence et un charisme qui font mouche à chacune de ses apparitions. À l'inverse, Anaïs Demoustier — la sœur du réalisateur, ce qui est une affaire de famille au sens littéral — peine à convaincre en avocate générale. Son jeu sonne parfois faux, comme si elle récitait plutôt qu'elle n'habitait ses plaidoiries, dans une diction qui lorgne vers la déclamation théâtrale. À sa décharge, un procès est une pièce — mais justement, l'illusion du réel que le film cherche à construire en prend un coup. Le président du tribunal, incarné par Pascal Garbarini, souffre du même défaut, avec un côté figé qui rappelle qu'on est au cinéma quand on voudrait oublier la caméra. Quant à Roschdy Zem et Chiara Mastroianni — deux acteurs dont le seul nom sur l'affiche constitue normalement une garantie — ils sont ici traités de façon si anecdotique que l'on se demande pourquoi les avoir convoqués. Ils réagissent, ils souffrent en silence, ils existent en périphérie. C'est du gâchis poli. Au final, La fille au bracelet est un film dont on comprend les intentions — et dont on respecte la volonté de ne pas singer Douze hommes en colère ou d'autres monuments du genre judiciaire américain, ce serait absurde. Ce n'est pas la même démarche, ce n'est pas le même système judiciaire, et Demoustier n'est pas Lumet. La comparaison serait injuste. Mais le film ne parvient pas à transformer ses partis pris formels en vraie tension narrative, ni son opacité assumée en matière à penser suffisamment riche. On reste devant cette salle d'audience comme on resterait dans une salle d'attente : sans impatience, sans désespoir, dans un vague ennui confortable. Les dernières paroles de Lise avant le délibéré, après tant de mutisme, laissent planer un doute bienvenu — sincérité ou calcul ? — mais ce point d'interrogation final arrive un peu tard pour rattraper les 80 minutes précédentes. Ceux qui cherchent un film de procès à la française avec plus de chair et d'ambiguïté électrisante iront avec profit vers Anatomie d'une chute de Justine Triet, ou, pour remonter plus loin, vers La Vérité de Clouzot — deux films qui posent des questions voisines sur la culpabilité féminine présumée, mais avec une puissance autrement plus dévastatrice.
Ma note37%
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