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· Julien   Lepage

La folle histoire de l'espace
Mel Brooks
1987

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Illustration de critique : La folle histoire de l'espace
Difficile de ne pas avoir une forme d'attendrissement coupable en repensant à La folle histoire de l'espace. 1987. Mel Brooks est déjà l'auteur de quelques-uns des sommets de la comédie américaine (Frankenstein Junior, Le shérif est en prison, La dernière folie de Mel Brooks) et s'attaque cette fois à la cible la plus évidente de la décennie : George Lucas et sa trilogie. Le film rassemble Bill Pullman, John Candy, Rick Moranis et Daphne Zuniga, et sort aux États-Unis en juin 1987, soit quatre ans après Le retour du Jedi. Autant dire que la cible est encore chaude, mais déjà un peu éventée.

L'histoire est d'une simplicité assumée : les Spaceballs, peuple de crétins galactiques dirigés par le président Esbrouffe (Brooks lui-même, qui joue aussi Yaourt), ont épuisé l'atmosphère de leur planète et veulent voler celle de la pacifique Druidia. Pour y parvenir, ils kidnappent la princesse Vespa, fille du roi Roland. Yop Solo, mercenaire sans le sou, et son fidèle Beurk, mi-homme, mi-chien, vont s'employer à la sauver. Chemin faisant, ils croiseront Yaourt, grand maître du Schwartz (ou du… enfin, vous verrez), et se frotteront aux deux bras armés du régime : le colonel Sandurz et surtout lord Casque Noir, dont le couvre-chef démesuré en dit long sur la modestie de son porteur.

C'était l'époque bénie où l'on pouvait parodier sans nécessairement recourir aux matières fécales, à l'humour gynécologique compulsif ou à l'exhibitionnisme systématique. Ce qui ne veut pas dire que vous ne retrouverez pas un peu de tout ça dans ce film, mais en doses homéopathiques ; et c'est presque sa marque de fabrique. Brooks construit son récit comme un catalogue de farces : au moins une par scène, parfois savoureuse, parfois poussive, avec une régularité que l'on pourrait confondre avec du rythme si l'ensemble ne donnait pas parfois l'impression de tenir debout par l'inertie du running gag. Le scénario colle globalement à la trame de Star wars, mais tape dans toutes les directions : Rambo, Alien, La planète des singes, Lawrence d'Arabie… Le tout avec l'entrain d'un enfant qui a reçu une carabine à plomb pour Noël et veut tout viser. Certains tirs font mouche. D'autres brisent juste une fenêtre.

Ce qui frappe, avec le recul, c'est que le film assume pleinement sa construction lâche. Les personnages y sont des archétypes parodiques sans profondeur voulue : Yop Solo cumule les attributs du héros d'aventures sans jamais en avoir le charisme, Vespa est la princesse capricieuse traçant sa route entre Leia et une touriste de luxe, et Beurk n'est au fond que la blague de Chewbacca poussée jusqu'à son absurde logique. Aucun de ces personnages n'existe vraiment en dehors du gag qui les définit. C'est voulu, et c'est là la limite du genre. On sourit, rarement on s'attache. Casque Noir, lui, est une exception : il est le seul personnage qui semble avoir une vie intérieure, fût-elle ridicule.

Les thèmes, si tant est qu'on puisse en parler sans sur-interpréter, relèvent surtout de la satire consumériste. La scène du magasin de souvenirs de Yaourt (Spaceballs : les produits dérivés, la poupée, la serviette de bain) est une des plus drôles du film et pas la moins intelligente : Brooks avait dû négocier avec Lucas l'autorisation de parodier son univers, et Lucas avait posé une condition : aucun produit dérivé Spaceballs ne serait commercialisé, de peur que les figurines ressemblent trop aux siennes. C'est cette contrainte même qui a inspiré la scène. Lucas, à la sortie du film, aurait envoyé à Brooks un mot lui disant qu'il avait failli s'étouffer de rire. L'anecdote est belle, et dit quelque chose sur ce que la parodie peut avoir de flatteur pour son modèle.

Sur le plan de la réalisation, Brooks a eu l'intelligence de faire appel à la même équipe d'effets spéciaux que celle de Star wars, ce qui confère au film une crédibilité visuelle inattendue pour une comédie de ce type. Le SpaceBall One, vaisseau géant qui occupe l'écran pendant une ouverture interminable et délibérément abusive (clin d'œil au début d'Un nouvel espoir), fonctionne vraiment. Le Winnebago avec des ailes qui sert de vaisseau à Yop Solo aussi, mais pour d'autres raisons. La bande-son, en revanche, lorgnait davantage du côté de Superman que de Williams, et l'ensemble accusait déjà son âge à la sortie. Reste la scène de la « vitesse démesurée », où l'équipage finit littéralement transformé en plaid, qui appartient au panthéon de l'absurde brookssien.

Le jeu des acteurs reflète fidèlement la partition : tout le monde cabotine, et c'est l'objectif. Pullman fait ce qu'il peut avec un rôle ingrat, Zuniga est très jolie et s'en sort avec grâce dans un rôle qui ne lui demande pas grand-chose d'autre, et Candy, fidèle à lui-même, apporte sa chaleur de grand chien bienveillant. Mais c'est Rick Moranis qui vole tout. Sous l'énorme casque de Casque Noir — ce casque si disproportionné qu'il vacille, trébuche, se cogne partout — il compose un antagoniste d'une drôlerie d'autant plus efficace qu'elle repose sur la physique pure : un homme minuscule sous un accessoire gigantesque, et le gag ne se démode pas. Ses scènes de jeu avec ses figurines Dark Vador quand il est seul dans sa cabine, ou sa brève romance avec lui-même dans le désert, valent à elles seules le déplacement. Quant aux caméos (John Hurt qui rejoue la scène de l'alien avant que la créature se mette à faire un numéro de cabaret sur le comptoir d'un diner, Dom DeLuise en voix off) ils illustrent ce plaisir de troupe que Brooks sait installer dans ses films mieux que personne. Brooks lui-même, en revanche, est nettement moins drôle quand il est à l'écran que derrière la caméra : sa double prestation en Esbrouffe et Yaourt souffre d'une complaisance que ses meilleurs films évitaient.

En version française, certains gags fonctionnent encore mieux qu'en VO. Le jeu de poupées, la moquerie sur les pirouettes de Luke dans l'épisode VI, quelques répliques qui trouvent dans la langue un angle supplémentaire : les doubleurs ont manifestement pris leur travail au sérieux. En revanche, la blague centrale autour du Schwartz, ce mot qui ressemble en yiddish à un terme désignant l'appendice masculin, perd une partie de sa saveur, mais on ne peut pas tout avoir.

Au bout du compte, La folle histoire de l'espace est un film de fan généreux et inégal, porté par quelques séquences irrésistibles et alourdi par autant de passages où la farce tourne à vide. Bien meilleur que n'importe lequel des Scary movie qui allaient suivre et ravager le genre, et bien en dessous des sommets que Brooks avait atteints avec Frankenstein Junior. Le genre de film qu'on adorait enfant et qu'on regarde vingt ans plus tard avec un sourire mi-nostalgique, mi-indulgent, en se disant qu'on aurait peut-être dû s'arrêter au souvenir.
Ma note62%
Vu le 28 Décembre 2008


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