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· Julien   Lepage

La guerre des Gaules
Jules César et Aulus Hirtius
-43

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Illustration de critique : La guerre des Gaules
Quand on ouvre La guerre des Gaules, on sait à peu près à quoi s'attendre. Jules César, général en chef, proconsul de la République romaine, homme politique retors et futur dictateur à vie, a décidé de raconter lui-même ses huit années de campagnes militaires en Gaule, de -58 à -50 avant J.-C. Le tout rédigé à la troisième personne du singulier, avec l'impassibilité d'un rapport administratif et la modestie d'un homme qui ne doute jamais de rien. Le personnage est fascinant, et le texte l'est aussi, mais pas toujours pour les raisons qu'il espérait.

Il faut replacer l'ouvrage dans son contexte de production, qui est pour le moins singulier. César dicte et rédige ces Commentarii au fil de la guerre, en partie pour informer le Sénat romain (qui a le droit de surveiller ses proconsuls), mais surtout pour soigner son image auprès de l'opinion publique romaine. Les mauvaises langues — Caton en tête — colportent des rumeurs sur ses méthodes. Sa popularité politique dépend de ses victoires. Il a des dettes colossales à rembourser. La rédaction des Commentaires est donc, avant tout, un acte de communication de crise, maquillé en témoignage historique. Ce n'est pas Jules César qui invente le spin, mais il en est sans doute l'un des praticiens les plus doués de l'Antiquité. L'anecdote est connue : après la reddition d'Alésia en septembre -52, il boucle l'essentiel de l'ouvrage en à peine trois mois, pour frapper l'opinion pendant que le fer est encore chaud. On a vu des attachés de presse moins réactifs.

L'œuvre couvre huit livres, dont sept sont de la main de César lui-même, le huitième ayant été ajouté par son lieutenant Aulus Hirtius entre -44 et -43, après l'assassinat du général, pour assurer la jonction narrative avec la guerre civile. Hirtius a au moins l'honnêteté de reconnaître dans sa préface qu'il « n'aurait pas osé commencer » ce qu'il se contente d'achever, et que son style ne saurait rivaliser avec celui de son maître. Aveu touchant, et juste.

Chacun des sept livres couvre une année de campagne, dans un ordre rigoureusement chronologique. César entre en Gaule pour bloquer la migration des Helvètes, qui cherchent à repousser les frontières de leur territoire : prétexte commode, puisque l'essentiel de la suite consistera à conquérir méthodiquement un territoire que personne, à Rome, ne lui avait formellement demandé de soumettre. On repousse les Helvètes, on bat Arioviste et ses Germains, on soumet les Belges, on guerroie en Armorique, on traverse le Rhin — premier Romain à le faire —, on débarque deux fois en Bretagne insulaire avec des résultats mitigés, et on revient en Gaule pour mater des révoltes à répétition, jusqu'à la grande insurrection fédérée de Vercingétorix en -52, qui culmine avec le siège d'Alésia.

Vercingétorix, justement, est le personnage le plus intéressant du livre, et ce n'est pas tout à fait un hasard. César a compris qu'un ennemi trop faible ne valorise pas la victoire. Il construit donc le chef arverne en adversaire à sa hauteur, lui prête une intelligence et une noblesse qui rendent la défaite gauloise plus glorieuse pour le vainqueur. La célèbre reddition d'Alésia, telle que César la raconte, tient en trois verbes au passif : les chefs sont amenés, Vercingétorix est livré, les armes sont jetées. Pas de discours, pas de mise en scène romanesque. La scène monumentale popularisée par la peinture académique du XIXe siècle — le guerrier en armure jetant ses armes aux pieds de César — vient d'autres sources, postérieures et moins fiables. César, lui, expédie l'affaire en une ligne. Ce minimalisme stylistique est à la fois son plus grand atout littéraire et son principal outil de manipulation.

Car c'est bien là que le texte devient fascinant à relire avec un regard moderne : il est irréprochable sur la forme et profondément partial sur le fond. Jérôme Carcopino, dans sa biographie de référence publiée en 1935, formule l'ambivalence avec élégance : César est « trop homme d'action pour être bon historien de lui-même, trop intelligent et habile pour ne point dissimuler sous la perfection de son art translucide les libertés qu'il lui arrive de prendre avec la vérité ». Et c'est précisément ce vernis d'objectivité qui rend l'exercice redoutable : on lit un texte qui semble factuel, neutre, presqu'ennuyeux par sa sobriété, et on réalise progressivement qu'il est structuré de bout en bout pour légitimer une conquête qui n'avait, à l'origine, ni mandat clair ni justification solide. Michel Rambaud, dans sa thèse consacrée à L'Art de la déformation historique dans les Commentaires de César, a disséqué avec minutie ces procédés : descriptions systématiquement flatteuses du général, rôle des légats minimisé, vaillance des ennemis surestimée pour mieux valoriser les victoires.

Le bilan humain de la guerre, que César évoque sobrement au détour de quelques phrases, est vertigineux : entre six cent mille et un million de morts selon les historiens modernes, plusieurs centaines de milliers de personnes réduites en esclavage, quelque huit cents agglomérations rasées. L'épisode du massacre des Usipètes et des Tenctères en -55 — deux peuples germains exterminés jusqu'aux femmes et aux enfants alors même que leurs ambassadeurs étaient retenus dans le camp romain — a valu à César une demande formelle de Caton de le livrer aux barbares pour « acte exécrable ». Carcopino qualifie l'épisode « d'abominable cruauté ». César, lui, l'expédie en quelques lignes neutres, comme s'il s'agissait d'un vague incident de parcours.

Ce qui reste, malgré tout, c'est une œuvre indispensable. Non pas parce qu'elle est agréable à lire dans sa totalité — soyons francs, la succession des campagnes année après année, avec leur cortège de noms de peuples, de fleuves et d'oppida, finit par peser —, mais parce qu'elle constitue la quasi-unique fenêtre ouverte sur la Gaule de la fin du premier siècle avant J.-C. Sans César, on ne saurait à peu près rien des druides, de l'organisation sociale gauloise, de la religion celtique, des pratiques agricoles des Germains. La valeur documentaire est immense, même en tenant compte de toutes les distorsions. Ceux qui s'intéresseraient à cette période trouveront des angles complémentaires chez Tacite avec La vie d'Agricola, ou chez Xénophon avec L'Anabase, qui pratique le même genre du récit militaire auto-légitimant avec une transparence comparable.

Au bout du compte, La guerre des Gaules est le livre d'un homme de génie qui ne doute de rien, surtout pas de lui-même. C'est à la fois sa force et son talon d'Achille. On en ressort avec une admiration certaine pour le stratège, une méfiance bien entretenue pour l'historien, et la vague impression d'avoir lu l'un des premiers grands exemples de narratif politique de l'histoire occidentale. Pas désagréable. Pas anodin. Mais il faut accepter de lire un texte en gardant un œil sur l'auteur autant que sur le récit.
Ma note72%
Lu le 28 Septembre 2018


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