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· Julien   Lepage

Le grand roman des maths, de la préhistoire à nos jours
Mickaël Launay
2016

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Illustration de critique : Le grand roman des maths, de la préhistoire à nos jours
Certains livres vous tombent dessus au moment exact où vous n'en voulez pas. Celui-ci traînait sur ma table de nuit depuis un moment, coincé entre un polar et un bouquin d'astronomie, et son bandeau rouge claironnait fièrement : « Le livre qui vous fera aimer les mathématiques ! » ; promesse aussi téméraire que celle d'un prof de sport qui jure qu'on va adorer le cross du lundi matin. Mickaël Launay, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, c'est d'abord une voix sur YouTube : sa chaîne Micmaths, lancée en 2013, a converti des centaines de milliers de spectateurs à la beauté cachée des tables de multiplication et aux joies du nombre d'or. Normalien, titulaire d'une thèse en probabilités soutenue à Aix-Marseille, l'homme a fait de la vulgarisation mathématique son sacerdoce. Le grand roman des maths, publié chez Flammarion en 2016, est son premier ouvrage grand public, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il a touché une corde sensible : traduit en seize langues, récompensé par le prix Tangente du livre 2017 et le prix d'Alembert 2018 de la Société mathématique de France, le bouquin s'est écoulé à près de cent mille exemplaires. Depuis, Launay a récidivé avec Le théorème du parapluie en 2019, que beaucoup considèrent comme un cran au-dessus, mais on y reviendra.

Le principe est limpide : raconter l'histoire des mathématiques comme on raconterait un roman d'aventures, de la préhistoire jusqu'à nos jours. On part des premiers os entaillés du paléolithique, ces ancêtres du tableur Excel, et on remonte le fil jusqu'aux fractales et à l'intelligence artificielle. Les héros ne sont pas vraiment les mathématiciens eux-mêmes, même si Pythagore, Archimède, Al-Khwârizmî, Fibonacci ou Pascal traversent le récit avec panache… mais les idées ! C'est la thèse centrale de Launay : les concepts mathématiques germent, se propagent d'un continent à l'autre, s'amplifient au fil des siècles. On découvre ainsi que les frises géométriques de la préhistoire exploraient déjà les sept types de symétrie possibles, que nos chiffres dits « arabes » sont en réalité indiens, que le signe « égal » ne date que de 1557 et la virgule décimale de 1608. C'est un peu comme un Il était une fois... l'Homme version équations, avec le même plaisir de voir défiler les époques et les civilisations : Mésopotamie, Grèce, Inde, monde arabe, Europe de la Renaissance. Sauf qu'ici le fil rouge n'est pas la guerre ou la politique, mais la lente construction d'un langage universel.

Et il faut reconnaître que Launay a un vrai talent de conteur. Le texte coule, les anecdotes font mouche, et il parvient à rendre digestes des notions qui, sous la plume d'un autre, vous feraient fuir comme devant un contrôle surprise de terminale. Le chapitre sur la naissance de l'écriture est un petit bijou, la manière dont il lie les tablettes d'argile sumériennes à l'émergence de la comptabilité vous donne envie de regarder votre relevé bancaire avec un œil neuf. Les encadrés thématiques — des parenthèses où il développe un théorème ou une démonstration sans casser le fil narratif — fonctionnent remarquablement bien, comme des quêtes secondaires dans un bon RPG : on peut les explorer ou les survoler sans perdre le fil principal.

Cependant, le livre souffre d'un problème structurel assez classique dans ce genre d'ouvrage panoramique : à vouloir tout couvrir en trois cents pages, on survole. Les premiers chapitres, consacrés aux mathématiques antiques et médiévales, sont les plus réussis parce qu'ils s'autorisent des détours, des anecdotes, du souffle. On sent Launay à l'aise, bavard au bon sens du terme. Mais à mesure qu'on avance vers les maths modernes — les probabilités, la topologie, la logique formelle, l'informatique théorique — le récit accélère et perd en chair. Les derniers chapitres ressemblent davantage à une revue de concepts qu'à un roman. C'est un peu comme un film de Nolan : le premier acte est impeccable, le deuxième tient la route, et le troisième vous laisse avec le sentiment qu'il aurait fallu soit plus de temps, soit moins d'ambition. Le titre promet « de la préhistoire à nos jours », et cette promesse, tenue sur le papier, devient parfois un carcan. L'adjectif « grand » est peut-être un peu exagéré… disons « très honorable » roman des maths.

L'autre limite, et elle est inhérente au projet, c'est la question du public. Pour qui écrit Launay exactement ? Le néophyte complet y trouvera une porte d'entrée formidable, ça ne fait aucun doute. Mais le lecteur un minimum cultivé en histoire des sciences — celui qui a déjà lu Alex Bellos (Alex au pays des chiffres) ou feuilleté le Beau Livre des maths de Clifford Pickover — risque de trouver la première moitié du livre un peu trop familière. On connaît déjà le coup d'Archimède dans sa baignoire et l'histoire des lapins de Fibonacci. C'est frustrant, parce que quand Launay sort des sentiers battus et aborde des sujets moins rebattus (les sept types de frises préhistoriques, la généalogie des concepts, les débats sur la nature même des objets mathématiques) il devient passionnant. On aurait aimé davantage de cette audace-là, quitte à sacrifier le côté encyclopédique.

Cela dit, il serait injuste de ne retenir que ces réserves. Le livre a un mérite considérable : il montre les maths comme une aventure humaine, pas comme une collection de formules tombées du ciel. Launay écrit avec une sincérité et un enthousiasme communicatifs, et même quand le survol devient un peu trop rapide, on sent que chaque ligne est portée par une conviction authentique : les mathématiques sont belles, et cette beauté devrait être partagée. C'est le même esprit qu'on retrouve chez un Carl Sagan parlant du cosmos ou chez un Étienne Klein décortiquant la physique quantique : cette capacité à transmettre non seulement le savoir, mais l'émerveillement. Si vous cherchez un livre qui réconcilie avec les maths sans les trahir, c'est un excellent point de départ. Et si vous en voulez plus, Le théorème du parapluie du même auteur pousse l'exercice plus loin avec davantage de maturité. Le grand roman, lui, reste une très bonne introduction ; pas le chef-d'œuvre absolu de la vulgarisation, mais un compagnon de route agréable, drôle, et souvent éclairant, qui vous donnera peut-être envie de regarder le monde avec un œil un peu plus géométrique.
Ma note74%
Lu le 9 Août 2021


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