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· Julien   Lepage

L'homme qui rétrécit
Jan Kounen
2025

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Illustration de critique : L'homme qui rétrécit
Rares sont les projets de science-fiction française qui osent jouer dans la cour des grands, et il fallait bien le culot conjugué de Jean Dujardin et de Jan Kounen pour s'attaquer à un monument du genre. L'histoire est connue : c'est Dujardin lui-même qui, après être tombé sur le DVD du classique de Jack Arnold à la Fnac (comme quoi les découvertes cinématographiques ne se font pas toujours à la Cinémathèque), a rêvé de porter à l'écran une version française du roman culte de Richard Matheson. Il a convaincu le producteur Alain Goldman, celui-là même qui avait produit 99 Francs, puis est allé chercher Kounen, Alexandre Desplat pour la musique, Marie-Josée Croze et le studio Mac Guff pour les effets spéciaux. Quand les ayants droit américains ont appris le projet, leur réaction aurait été savoureuse : « Mais pourquoi les Français veulent-ils reprendre cette idée ?! ». Bonne question. Voici quelques éléments de réponse.

Paul est un type ordinaire. Pas méchant, pas brillant, pas ennuyeux : juste ordinaire. Il dirige une boîte de construction navale, rentre le soir retrouver sa femme Elise et sa fille Mia, et vit sa petite vie confortable dans une maison en bord de mer. Un jour, lors d'une sortie en bateau, il se retrouve pris dans un phénomène météorologique inexpliqué. Pas de nuage radioactif comme dans la version de 1957, pas d'explication scientifique rassurante : juste un événement cosmique, mystérieux, presque poétique dans son absurdité. Et à partir de là, Paul commence à rétrécir. D'abord imperceptiblement (des vêtements un chouia trop grands, un regard qui se porte un peu plus haut qu'avant pour croiser celui de sa femme). Puis de façon accélérée, jusqu'à ne plus mesurer que quelques centimètres, prisonnier de sa propre cave, transformée en territoire hostile peuplé de créatures domestiques devenues monstrueuses.

Le scénario, coécrit par Kounen et Christophe Deslandes, fait le choix d'une narration linéaire chapitré par dates : le film couvre la période du 2 mai au 2 août, soit quatre mois de descente inexorable. C'est un choix fort, qui fonctionne bien pour installer le vertige progressif. Le problème, c'est que tout va beaucoup trop vite. La première partie du film, celle où Paul navigue entre 1,80 m et 1,60 m, est de loin la plus savoureuse. On y voit un homme confronter sa normalité à l'anormal, et c'est à la fois drôle et angoissant. Les situations quotidiennes (les vêtements qui flottent, les collègues qui détournent le regard, le médecin qui reste sans voix) sont traitées avec une justesse qu'on aimerait voir durer. Mais on dirait que Kounen et Deslandes étaient pressés d'envoyer leur héros sous la barre des trente centimètres. On les comprend : c'est là que les effets spéciaux brillent et que le film de 1957 avait marqué les esprits. Mais cette précipitation prive le récit de son épaisseur humaine. On aurait voulu vivre davantage le quotidien de cet homme en pleine mutation, assister à sa résignation progressive, à l'effritement de ses repères sociaux, sentir cette période intermédiaire où il n'est plus tout à fait normal mais pas encore en danger de mort. Honnêtement, le film aurait duré trois heures que je l'aurais d'autant plus apprécié. Et la fin, sans rien dévoiler, souffre du même syndrome : trop courte, trop vite expédiée. On voudrait savoir ce qu'il advient de Paul, et le film nous laisse sur notre faim.

L'autre point noir, et là je rejoins un reproche quasi unanime : la voix off. Apparemment, Kounen n'en voulait pas dans sa version initiale, mais les producteurs auraient insisté pour l'ajouter afin de guider le spectateur. Le résultat est assez pénible. Paul nous assène des considérations philosophiques sur la vie, la mort et l'univers avec un ton sentencieux qui détonne complètement avec ce que l'image montre déjà très bien toute seule. C'est dommage, parce que sans cette béquille narrative, le film aurait gagné en puissance contemplative.

Paul, en tant que personnage, est néanmoins une belle réussite. L'idée d'en faire un homme ni héroïque ni pathétique, juste quelconque, est un pari risqué qui paye. Au début du film, il est presque médiocre dans sa façon de traiter ses employés, sa femme, son quotidien. Et c'est paradoxalement en rapetissant qu'il grandit intérieurement, qu'il se découvre une forme de lucidité et de courage qu'on ne lui soupçonnait pas. Le personnage d'Elise est en revanche un peu sacrifié : on la voit surtout subir la situation sans qu'on explore vraiment sa propre détresse. Quant à Mia, la fille du couple, elle offre les scènes les plus touchantes du film. Celle où elle joue avec son père miniaturisé comme on jouerait à la poupée, le logeant dans sa maison miniature, dansant avec le doudou, est absolument magnifique, à la fois tendre et déchirante. On pense fugacement aux chorégraphies de The artist, et ce n'est pas un hasard.

Le roman de Matheson, publié en 1956, questionnait frontalement la masculinité de son époque : son héros voyait dans le rétrécissement une castration symbolique, une perte de son statut de mâle dominant dans la société américaine des années 50. Kounen fait un choix différent. Exit la dimension virile et sexuelle ; ici, le rétrécissement est surtout une métaphore de la maladie, de l'effacement social, de cette terreur de devenir invisible aux yeux des siens. C'est un angle intéressant, même si l'on peut regretter que le film n'ose pas aller plus loin dans cette direction. L'aspect existentialiste (la méditation finale sur l'infiniment petit et l'infiniment grand, déjà présente dans le film de 1957) est conservée, et Kounen y greffe ses obsessions mystico-psychédéliques habituelles. Ça fonctionne par moments, mais les réflexions métaphysiques, martelées par cette fameuse voix off, sonnent parfois un peu creux. Notons aussi une différence notable avec l'original : dans le film d'Arnold, Scott Carey tuait l'araignée dans un combat épique ; ici, Paul se contente de lui échapper. Ce n'est plus l'homme qui domine la nature, c'est l'homme qui apprend à coexister avec elle. Un glissement subtil et bienvenu.

Techniquement, le film force le respect. Avec ses 400 plans à effets spéciaux fabriqués par Mac Guff, ses décors pratiques surdimensionnés et sa technique de motion control, Kounen parvient à rendre le rétrécissement crédible et immersif. On est très loin du tout-numérique aseptisé d'un Ant-Man. Quand un simple piège à souris devient une machine de mort, quand les fibres d'un tapis ressemblent à une jungle, quand une goutte d'eau menace de noyer notre héros, on y croit. Le design sonore est particulièrement réussi : un courant d'air devient tempête, un frottement de tissu se transforme en rugissement. Le chef opérateur Christophe Nuyens utilise des focales qui exagèrent les profondeurs et donnent une sensation de vertige permanente. Pour un film français à 21 millions d'euros (un budget considérable pour l'Hexagone, mais modeste pour Hollywood), c'est une vraie démonstration de savoir-faire. En revanche, la musique d'Alexandre Desplat divise. Elle est belle, indéniablement, mais elle inonde le film du début à la fin, ne laissant presque aucun silence respirer. Par moments, on aimerait simplement entendre le bruit d'un pas minuscule sur le béton de la cave.

Côté performances, Jean Dujardin est la grande force du film. Et surtout, on est très loin d'Un homme à la hauteur, cette comédie romantique de Laurent Tirard en 2016 où il peinait à convaincre en homme de petite taille face à Virginie Efira. Ici, le registre n'a rien à voir : plus de second degré ni de vannes sur la taille, mais un drame fantastique joué avec une sobriété presqu'ascétique. Dujardin se dépouille de toute sa séduction habituelle pour livrer un jeu essentiellement physique : c'est l'acteur de The artist qu'on retrouve, celui qui sait tout raconter avec un regard et un geste. Il se repérait d'ailleurs dans ses différentes tailles grâce à ses costumes : avec le poncho, dix centimètres ; avec le pull rayé, huit cm ; en dessous, des « bouts de trucs, des loques ». C'est cette attention au détail qui rend sa performance si crédible. Marie-Josée Croze, hélas, n'a pas grand-chose à défendre : son personnage est relégué en arrière-plan dès que Paul descend dans la cave. Même sort pour Daphné Richard dans le rôle de Mia, très juste dans ses rares scènes, mais trop peu exploitée.

L'homme qui rétrécit version 2025 est un film plutôt réussi, clairement, et un objet rare dans le paysage du cinéma français : une vraie tentative de science-fiction spectaculaire doublée d'une fable existentielle. Kounen livre une œuvre sincère, techniquement impressionnante, portée par un Dujardin des grands jours. Mais le sentiment dominant reste celui d'un film qui aurait pu être plus grand ; ironie suprême pour un récit sur le rétrécissement. Trop court là où il devrait s'étendre, trop bavard là où il devrait se taire, il laisse une impression de belle occasion pas tout à fait saisie. On suit les aventures de Paul avec un plaisir réel, on s'émerveille devant la prouesse technique, on est touché par moments, mais on reste un peu sur sa faim.
Ma note67%
Vu le 28 Février 2026


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