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· Julien   Lepage

Ligretto
Reiner Stockhausen
2000

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Illustration de critique : Ligretto
Petit paquet de cartes, grandes montées de tension, plaisir immédiat… puis fatigue assez rapide : Ligretto fait partie de ces jeux qu’on sort en disant “allez, une petite partie”, et qu’on range parfois dix minutes plus tard avec l’impression d’avoir traversé une scène de panique dans Speed, mais avec des cartes numérotées à la place du bus piégé. Le jeu est souvent associé à son édition Schmidt Spiele de 2000, même si son histoire remonte en réalité plus loin : il existait déjà à la fin des années 1980 sous une forme antérieure, attribuée à Michael Michaelis. Reiner Stockhausen, lui, est plutôt lié à certaines déclinaisons de la gamme. Ce n’est pas un détail révolutionnaire, mais ça dit assez bien la place de Ligretto : moins une création tombée du ciel qu’un héritier moderne des jeux de vitesse, de défausse simultanée et de joyeux bazar organisé. Dans le paysage ludique, il se situe quelque part entre Uno, Dutch Blitz, Halli Galli et Jungle Speed. Pas exactement dans la même famille mécanique, mais dans la même humeur : celle des tables qui claquent, des gens qui parlent trop fort, des mains qui se croisent, des cartes qui partent un peu de travers, et de ce moment très précis où quelqu’un affirme, avec la mauvaise foi d’un ministre en conférence de presse, qu’il a posé sa carte avant les autres. C’est un jeu de société au sens presque physique du terme : il ne cherche pas à raconter une histoire, à construire une stratégie ou à installer une ambiance subtile. Il veut provoquer une réaction immédiate. Et de ce point de vue, il y arrive. Le principe est d’une simplicité désarmante. Chaque joueur possède son propre paquet, avec des cartes de plusieurs couleurs numérotées de 1 à 10. Tout le monde joue en même temps. Au centre de la table, on peut poser les cartes par couleur, dans l’ordre croissant, en commençant par les 1. Le but est de vider le plus vite possible sa pile Ligretto, tout en utilisant aussi les cartes visibles devant soi et celles que l’on fait défiler depuis sa main. Une manche s’arrête dès qu’un joueur annonce qu’il a terminé sa pile. On compte alors les cartes posées au centre, on retire les cartes restantes dans la pile Ligretto, et on repart pour une nouvelle manche. Sur le papier, c’est presque idiot. Dans les faits, c’est une petite centrifugeuse mentale. Le cerveau doit surveiller ses cartes, les piles centrales, les couleurs, les chiffres, les gestes des autres, et tout cela sans tour de jeu, sans respiration, sans politesse ludique. Ligretto transforme une règle de maternelle — poser un 2 après un 1, un 3 après un 2 — en mini-épreuve olympique de perception visuelle. C’est là que le jeu trouve son charme : il prend quelque chose d’extrêmement simple et le rend nerveux, presque burlesque. On n’est pas chez Stanley Kubrick, on est plutôt dans une cuisine trop petite pendant un réveillon familial. Le problème, c’est que cette énergie est aussi sa limite. Ligretto amuse parce qu’il est rapide, coloré, accessible, mais il use exactement pour les mêmes raisons. La simultanéité donne du rythme, mais elle produit aussi un chaos pas toujours agréable. On ne perd pas forcément parce qu’on a mal joué ; on perd parce qu’on a eu un mauvais enchaînement, parce qu’un autre a été plus vif, parce qu’on n’a pas vu une carte disponible, ou parce qu’on s’est retrouvé bloqué dans cette espèce de purgatoire ludique où tout le monde attend le bon chiffre de la bonne couleur. Il y a bien un petit savoir-faire, une capacité à lire le jeu et à anticiper les ouvertures, mais il reste discret. La plupart du temps, ce sont surtout les réflexes, l’attention et l’acceptation du désordre qui décident de l’ambiance. C’est pour cela que je le trouve beaucoup plus sympathique que vraiment passionnant. Avec les bonnes personnes, Ligretto peut devenir très drôle : ça crie, ça s’accuse gentiment, ça rigole, ça repart aussitôt. Avec des enfants, ou avec des adultes qui aiment les jeux immédiats, il fonctionne bien. Il a ce côté “bonbon acidulé” : efficace, vif, pas compliqué, un peu régressif. Mais comme beaucoup de bonbons acidulés, au bout d’un moment, ça attaque la langue. Deux ou trois manches peuvent suffire. Après, l’excitation tourne facilement à la crispation, et l’on commence à rêver d’un jeu où les cartes attendent leur tour comme des citoyens civilisés. Le rapprochement avec Uno est tentant, mais un peu trompeur. Uno laisse encore le temps de râler, de calculer vaguement, de savourer une carte +4 avec la cruauté d’un méchant de soap opera. Ligretto, lui, ne laisse presque rien savourer. Tout est dans l’instant. C’est moins un duel qu’un embouteillage. On pourrait aussi le comparer à une scène de poursuite dans un film de Jackie Chan, sauf que les cascades sont remplacées par des 7 jaunes et des 3 verts. La comparaison est flatteuse pour le mouvement, moins pour la lisibilité. L’édition française ne change évidemment rien à l’affaire : très peu de texte, des règles vite intégrées, une barrière linguistique inexistante. C’est d’ailleurs l’une de ses grandes forces. Ligretto est un jeu facile à transmettre, facile à sortir, facile à comprendre. On n’a pas besoin d’une table immense, ni d’une heure d’explication, ni d’un doctorat en gestion de ressources. Il suffit d’avoir envie de se jeter sur des cartes plus vite que son voisin. Cette pureté-là mérite d’être reconnue. Le jeu sait ce qu’il veut faire, et il ne triche pas sur la marchandise. Reste que cette franchise ne suffit pas à en faire un incontournable. J’aime l’idée, j’aime quelques parties, j’aime son côté défouloir, mais je ne lui trouve pas assez de relief pour avoir envie d’y revenir souvent. Il y a des jeux nerveux plus élégants, des jeux familiaux plus malins, des jeux d’ambiance plus mémorables. Ligretto fait le travail, parfois très bien, mais rarement davantage. Il apporte une décharge d’adrénaline ludique, pas une grande soirée. C’est un jeu de passage, de chauffe, de fin de repas un peu bruyante. Un petit moteur coloré qui démarre au quart de tour, mais dont le bruit finit par couvrir la musique.
Ma note54%
Joué le 28 Janvier 2023


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