Le jour des fourmis
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Après avoir dévoré Les fourmis comme on s'engouffre dans un terrier sans trop savoir ce qu'on va y trouver, enchaîner sur Le jour des fourmis relevait presque du réflexe pavlovien. Bernard Werber, ancien journaliste scientifique au Nouvel Observateur reconverti en romancier à succès après douze ans de refus éditoriaux — l'histoire est belle et méritait mieux que la posture légèrement condescendante que lui réserve le milieu littéraire parisien —, avait frappé fort avec son premier roman en 1991. Ce deuxième volet de sa trilogie sort l'année suivante, en 1992, porté par un élan commercial phénoménal. Trop vite, peut-être.
L'intrigue reprend là où elle s'était arrêtée : la fourmi soldate 103 683e, rebaptisée sobrement 103 pour des raisons pratiques, poursuit son épopée myrmécéenne pendant que la reine Chli-pou-ni déclare la guerre aux « Doigts » ; comprendre : nous, les humains. En surface, un commissaire flanqué d'une journaliste enquête sur des morts inexpliquées, tandis qu'un groupe de scientifiques croupit dans une cave souterraine en train de bâtir une micro-société utopique en contact avec les fourmis. Et entre les deux, comme dans le premier tome, s'intercalent les extraits de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu, le dispositif encyclopédique signé Edmond Wells, personnage récurrent de l'univers Werber, qui reviendra d'ailleurs dans plusieurs romans ultérieurs de l'auteur.
C'est précisément cette structure tripartite qui constitue à la fois le charme et le problème du livre. Le charme, parce que les digressions encyclopédiques fonctionnent toujours aussi bien : on apprend des choses, on réfléchit, on referme le bouquin en regardant les fourmis sur le trottoir d'un œil légèrement nouveau. L'épopée fourmilière reste fascinante, portée par une logique interne cohérente et une inventivité réelle dans la manière dont Werber imagine la cognition insecte. Le problème, c'est tout le reste.
Il faut ici faire un détour par Phase IV, le film de Saul Bass sorti en 1974, qui reste la référence cinématographique la plus honnête sur le sujet. Pour ceux qui ne connaissent pas : Bass, génial créateur de génériques pour Hitchcock et Preminger, n'avait réalisé qu'un seul long-métrage, et c'était celui-là : une histoire de fourmis du désert en Arizona qui développent soudainement une intelligence collective et entrent en guerre contre deux scientifiques retranchés dans un laboratoire. Ce qui frappe dans Phase IV, c'est l'économie de moyens et la rigueur quasi-documentaire : on n'anthropomorphise pas les fourmis, on ne leur prête pas de discours intérieur, on les observe avec une froideur fascinée, et c'est précisément cette distance qui rend leur intelligence émergente terrifiante. Les fourmis de Bass n'ont pas besoin qu'on leur invente des émotions pour être inquiétantes : leur logique collective suffit, filmée en macro avec une patience d'entomologiste. Le film pose la même question que Werber — qui domine vraiment la Terre ? — mais il y répond avec une retenue que le roman ne s'autorise pas.
Et c'est là que le bât blesse dans Le jour des fourmis. Là où Bass maintient une étrangeté réelle en refusant de domestiquer son sujet, Werber fait le choix inverse : ses fourmis pensent, débattent de théologie, découvrent la cuisson des aliments, bricolent une aviation de fortune. C'est ludique, c'est inventif, mais ça dilue l'inquiétude fondamentale qui devrait sous-tendre le récit. On ne tremble jamais vraiment devant la fourmi 103 : on la suit avec sympathie, comme un personnage de dessin animé bien écrit. Phase IV vous laisse une légère angoisse durable ; Le jour des fourmis vous laisse une curiosité satisfaite. Ce n'est pas la même chose, et c'est un choix narratif qui se paye.
La partie thriller humain, en particulier, peine à convaincre. Le duo commissaire/journaliste semble sorti d'un téléfilm de milieu de soirée ; on pense à ces policiers de papier qu'on croise dans les romans de gare sans jamais s'en souvenir. L'enquête avance par à-coups, les révélations tombent comme des coïncidences de mauvais polar, et le tout manque cruellement du souffle qu'on espérait. Quant à la communauté souterraine de scientifiques qui réinvente la société depuis une cave de Fontainebleau, elle relève d'un utopisme tellement naïf qu'on se demande si Werber ne s'est pas laissé emporter par ses propres idées au détriment de la vraisemblance narrative. Là encore, le parallèle avec Phase IV est cruel : les deux chercheurs du film sont eux aussi enfermés dans leur bunker à tenter de comprendre l'ennemi, mais leur faillite progressive est rendue avec une vraie tension dramatique, sans que le scénario ait besoin de les transformer en idéologues new age.
Ce n'est pas que le roman soit mauvais, loin de là. C'est qu'il souffre d'un mal classique : le syndrome de la suite. Le premier tome fonctionnait sur l'émerveillement pur, sur la découverte d'un univers que personne n'avait encore rendu aussi accessible et romanesque. Ici, la mécanique est connue, le dispositif identifié, et la surprise ne peut plus faire tout le travail. Werber le sait, et compense en élargissant le spectre : plus de personnages, plus de fils narratifs, plus de rebondissements ; ce qui produit l'effet inverse : une sensation de dispersion, de trop-plein mal maîtrisé.
La fin, enfin, divise. Sans la dévoiler, elle tire vers un fantastique un peu capillotracté, entre vague souvenir de Vingt mille lieues sous les mers et réunion de plein air façon communauté new age des années 70. On y croit à moitié, ce qui est peut-être la définition exacte de ce que provoque l'ensemble du roman : un engagement à moitié.
Le Grand Prix des lectrices de Elle, décroché en 1993, dit quelque chose d'intéressant sur ce livre. Ce n'est pas un prix de la critique : c'est un prix du plaisir de lecture, de l'emportement affectif, de la page qu'on tourne sans s'en rendre compte. Et sur ce terrain-là, Le jour des fourmis tient la promesse. Il se lit facilement, il divertit sincèrement, il glisse quelques vraies questions philosophiques en contrebande dans un récit d'aventures. Mais les lecteurs qui reviennent à ce tome après le premier avec des attentes élevées risquent de trouver que Werber a un peu trop vite réutilisé sa propre formule sans la pousser là où elle aurait pu aller. Ceux que la question de l'intelligence collective obsède vraiment feront peut-être mieux de coupler la lecture avec le visionnage de Phase IV : les deux œuvres se répondent avec une complémentarité troublante, et le film de Bass apporte précisément ce que le roman ne donne pas : l'inquiétude.
Recommandable aux fans de la trilogie et aux amateurs de vulgarisation scientifique romancée, moins à ceux qui cherchent une construction narrative solide ou une ambition stylistique.
L'intrigue reprend là où elle s'était arrêtée : la fourmi soldate 103 683e, rebaptisée sobrement 103 pour des raisons pratiques, poursuit son épopée myrmécéenne pendant que la reine Chli-pou-ni déclare la guerre aux « Doigts » ; comprendre : nous, les humains. En surface, un commissaire flanqué d'une journaliste enquête sur des morts inexpliquées, tandis qu'un groupe de scientifiques croupit dans une cave souterraine en train de bâtir une micro-société utopique en contact avec les fourmis. Et entre les deux, comme dans le premier tome, s'intercalent les extraits de l'Encyclopédie du savoir relatif et absolu, le dispositif encyclopédique signé Edmond Wells, personnage récurrent de l'univers Werber, qui reviendra d'ailleurs dans plusieurs romans ultérieurs de l'auteur.
C'est précisément cette structure tripartite qui constitue à la fois le charme et le problème du livre. Le charme, parce que les digressions encyclopédiques fonctionnent toujours aussi bien : on apprend des choses, on réfléchit, on referme le bouquin en regardant les fourmis sur le trottoir d'un œil légèrement nouveau. L'épopée fourmilière reste fascinante, portée par une logique interne cohérente et une inventivité réelle dans la manière dont Werber imagine la cognition insecte. Le problème, c'est tout le reste.
Il faut ici faire un détour par Phase IV, le film de Saul Bass sorti en 1974, qui reste la référence cinématographique la plus honnête sur le sujet. Pour ceux qui ne connaissent pas : Bass, génial créateur de génériques pour Hitchcock et Preminger, n'avait réalisé qu'un seul long-métrage, et c'était celui-là : une histoire de fourmis du désert en Arizona qui développent soudainement une intelligence collective et entrent en guerre contre deux scientifiques retranchés dans un laboratoire. Ce qui frappe dans Phase IV, c'est l'économie de moyens et la rigueur quasi-documentaire : on n'anthropomorphise pas les fourmis, on ne leur prête pas de discours intérieur, on les observe avec une froideur fascinée, et c'est précisément cette distance qui rend leur intelligence émergente terrifiante. Les fourmis de Bass n'ont pas besoin qu'on leur invente des émotions pour être inquiétantes : leur logique collective suffit, filmée en macro avec une patience d'entomologiste. Le film pose la même question que Werber — qui domine vraiment la Terre ? — mais il y répond avec une retenue que le roman ne s'autorise pas.
Et c'est là que le bât blesse dans Le jour des fourmis. Là où Bass maintient une étrangeté réelle en refusant de domestiquer son sujet, Werber fait le choix inverse : ses fourmis pensent, débattent de théologie, découvrent la cuisson des aliments, bricolent une aviation de fortune. C'est ludique, c'est inventif, mais ça dilue l'inquiétude fondamentale qui devrait sous-tendre le récit. On ne tremble jamais vraiment devant la fourmi 103 : on la suit avec sympathie, comme un personnage de dessin animé bien écrit. Phase IV vous laisse une légère angoisse durable ; Le jour des fourmis vous laisse une curiosité satisfaite. Ce n'est pas la même chose, et c'est un choix narratif qui se paye.
La partie thriller humain, en particulier, peine à convaincre. Le duo commissaire/journaliste semble sorti d'un téléfilm de milieu de soirée ; on pense à ces policiers de papier qu'on croise dans les romans de gare sans jamais s'en souvenir. L'enquête avance par à-coups, les révélations tombent comme des coïncidences de mauvais polar, et le tout manque cruellement du souffle qu'on espérait. Quant à la communauté souterraine de scientifiques qui réinvente la société depuis une cave de Fontainebleau, elle relève d'un utopisme tellement naïf qu'on se demande si Werber ne s'est pas laissé emporter par ses propres idées au détriment de la vraisemblance narrative. Là encore, le parallèle avec Phase IV est cruel : les deux chercheurs du film sont eux aussi enfermés dans leur bunker à tenter de comprendre l'ennemi, mais leur faillite progressive est rendue avec une vraie tension dramatique, sans que le scénario ait besoin de les transformer en idéologues new age.
Ce n'est pas que le roman soit mauvais, loin de là. C'est qu'il souffre d'un mal classique : le syndrome de la suite. Le premier tome fonctionnait sur l'émerveillement pur, sur la découverte d'un univers que personne n'avait encore rendu aussi accessible et romanesque. Ici, la mécanique est connue, le dispositif identifié, et la surprise ne peut plus faire tout le travail. Werber le sait, et compense en élargissant le spectre : plus de personnages, plus de fils narratifs, plus de rebondissements ; ce qui produit l'effet inverse : une sensation de dispersion, de trop-plein mal maîtrisé.
La fin, enfin, divise. Sans la dévoiler, elle tire vers un fantastique un peu capillotracté, entre vague souvenir de Vingt mille lieues sous les mers et réunion de plein air façon communauté new age des années 70. On y croit à moitié, ce qui est peut-être la définition exacte de ce que provoque l'ensemble du roman : un engagement à moitié.
Le Grand Prix des lectrices de Elle, décroché en 1993, dit quelque chose d'intéressant sur ce livre. Ce n'est pas un prix de la critique : c'est un prix du plaisir de lecture, de l'emportement affectif, de la page qu'on tourne sans s'en rendre compte. Et sur ce terrain-là, Le jour des fourmis tient la promesse. Il se lit facilement, il divertit sincèrement, il glisse quelques vraies questions philosophiques en contrebande dans un récit d'aventures. Mais les lecteurs qui reviennent à ce tome après le premier avec des attentes élevées risquent de trouver que Werber a un peu trop vite réutilisé sa propre formule sans la pousser là où elle aurait pu aller. Ceux que la question de l'intelligence collective obsède vraiment feront peut-être mieux de coupler la lecture avec le visionnage de Phase IV : les deux œuvres se répondent avec une complémentarité troublante, et le film de Bass apporte précisément ce que le roman ne donne pas : l'inquiétude.
Recommandable aux fans de la trilogie et aux amateurs de vulgarisation scientifique romancée, moins à ceux qui cherchent une construction narrative solide ou une ambition stylistique.
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