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· Julien   Lepage

Le livre du voyage
Bernard Werber
1997

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Illustration de critique : Le livre du voyage
Soyons honnêtes : Bernard Werber, c'est un cas à part dans le paysage littéraire français. Un auteur qu'on a tous lu, ou presque, souvent dès l'adolescence, souvent par le biais des Fourmis, ce monument de SF populaire qui, en 1991, a transformé des millions de lycéens en lecteurs compulsifs. Depuis, il a construit un univers cohérent, prolifique, reconnaissable entre mille, avec ses grandes questions existentielles balancées à la truelle, ses encyclopédies du savoir relatif et absolu glissées entre les chapitres, et ce goût prononcé pour les voyages de l'âme (les Thanatonautes, L'empire des Anges)... Autant d'œuvres qui explorent la mort, la conscience, l'au-delà, avec un enthousiasme communicatif qui compense ce que l'écriture peut parfois avoir de bancal.

Le livre du voyage s'inscrit dans cette veine, mais en beaucoup, beaucoup plus court. Publié en 1997, entre deux romans-fleuves, il ressemble davantage à une récréation d'auteur qu'à un vrai projet littéraire. L'idée de départ est séduisante sur le papier, si on ose l'expression : le livre lui-même prend la parole et s'adresse directement à toi, lecteur, en te tutoyant dès la quatrième de couverture — « Ah, enfin tu me prends dans tes mains ! » — pour t'emmener dans un voyage intérieur structuré autour des quatre éléments, l'air, la terre, le feu et l'eau. Pas de héros. Pas d'intrigue. Pas de personnages. Tu es le personnage. Le livre est ton guide. L'idée rappelle vaguement les livres dont vous êtes le héros de notre enfance, sauf qu'ici il n'y a aucun choix à faire : juste à fermer les yeux, à visualiser, à te laisser porter. Avant de commencer, on te demande même de signer un contrat mental : tu t'engages à ne pas refermer les pages avant la fin. Un pacte de lecture. Charmant, sur le principe.

Le problème, c'est que le principe est à peu près tout ce que le livre a à offrir. Une fois passé le frisson du concept — cette mise en abyme un peu vertigineuse du livre qui parle, qui respire, qui te réclame — il ne se passe strictement rien. Ou plutôt, il se passe ce que tu veux bien qu'il se passe, ce qui revient au même. Werber t'invite à imaginer ta maison idéale, à survoler la Terre, à plonger dans tes souvenirs, à affronter tes peurs, le tout avec la solennité douce d'un prof de yoga qui aurait aussi lu Paulo Coelho. L'ésotérisme est omniprésent, les références à Gaïa, aux énergies, aux éléments primordiaux se succèdent sans qu'on puisse vraiment les raccrocher à quoi que ce soit de concret ou de stimulant intellectuellement. Il y a même une mise en garde contre la drogue et les jeux vidéo, présentés comme des formes d'évasion inférieures à la lecture ; ce genre de parenthèse moralisatrice qui vieillit assez mal et finit par rappeler ces spots de prévention des années 90 où un adulte bienveillant te regardait dans les yeux pour t'expliquer que lire, c'est cool.

Ce qui frustre le plus, c'est que Werber avait déjà exploré tout ça — et bien mieux — dans ses romans. Le voyage astral, la sortie hors du corps, la conscience qui se détache de la matière : tout ça, c'est le cœur des Thanatonautes. Là, ces thèmes s'incarnaient dans des personnages, une intrigue, des enjeux dramatiques. Ici, c'est le même propos mis à plat, débarrassé de toute fiction, réduit à une méditation guidée de cent soixante pages. On pense un peu à L'alchimiste de Coelho, mais sans la fable. On pense aussi à ces guides de développement personnel qui fleurissaient à la même époque : 1997, c'est aussi l'année du Moine qui vendit sa Ferrari… sauf que Werber refuse d'assumer pleinement cette étiquette, ce qui le condamne à n'être pleinement ni l'un ni l'autre.

L'expérience peut fonctionner si tu t'y abandonnes dans les bonnes conditions : seul, au calme, disposé à jouer le jeu. Plusieurs lecteurs témoignent d'une heure de lecture hypnotique, coupée du monde. C'est possible. C'est même probable, pour peu qu'on soit réceptif à ce type de démarche. Mais c'est aussi le propre d'une bonne séance de sophrologie, et on n'en fait pas forcément un roman. Ce Livre du voyage ressemble finalement à ce qu'il serait devenu bien plus naturellement vingt ans plus tard : un podcast, une application de méditation, un contenu audio à écouter les yeux fermés dans un train. Dans sa forme papier, il peine à justifier son existence en librairie, coincé entre deux rayons où il ne se sent vraiment chez lui nulle part.

Werber aura d'ailleurs confirmé lui-même, en conférence, qu'il animait des sessions construites sur le même modèle : le livre comme support de performance orale. Ce détail dit beaucoup : l'objet livre n'était peut-être pas le bon véhicule. La voix manque. Le souffle manque. Et sur la page, sans eux, il ne reste qu'une jolie idée qui tourne à vide.
Ma note38%
Lu le 21 Novembre 2020


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