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· Julien   Lepage

La Lune à un mètre
Georges Méliès
1898

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Illustration de critique : La Lune à un mètre
Des décors, des effets pyrotechniques, de la mise en scène, des costumes, du montage ! Dire que c'est déjà du cinéma est peut-être un peu présomptueux, mais c'est clairement déjà plus que du théâtre. Ce qui frappe d'emblée, c'est cette énergie fébrile, cette envie de tout montrer, de tout tenter, quitte à en faire trop. L'image est encore frontale, la caméra sage comme une chaise d'orchestre, mais l'imaginaire, lui, n'a aucune limite. On sent l'homme de scène qui refuse de se contenter d'un plateau et qui pousse les murs à coups de fumée, de trappes et d'apparitions diaboliques.

Alors que le cinéma a l'âge d'un enfant qui rentre en maternelle, Georges Méliès invente tout, ou presque. Il ne se contente pas de filmer un numéro : il le découpe, le truque, le recompose. Le montage existe déjà comme une idée, parfois maladroite, parfois miraculeuse. Certaines disparitions sont encore un peu visibles, les raccords sentent l'astuce artisanale, mais c'est précisément ce bricolage assumé qui donne son charme à l'ensemble. On devine derrière chaque plan l'ancien illusionniste, celui qui préfère le truc apparent au réalisme plat. Et au milieu de tout ça, surgit même une très courte séquence en animation, comme un clin d'œil lancé un siècle en avance, presque par accident.

Le récit tient du rêve éveillé, ou plutôt du cauchemar aimablement grotesque. Un astronome solitaire, incarné par Méliès lui-même, voit surgir diablotin, déesse lunaire, enfants-Pierrot et meubles capricieux. La Lune devient un personnage à part entière, visage géant, vorace, capricieux, qui avale instruments et savants avec un aplomb réjouissant. Le théâtre ne pourrait pas tout à fait raconter cela, ou alors au prix d'un chaos total. Ici, l'écran autorise l'impossible, la métamorphose permanente, la logique flottante. L'onirisme est fou, mais pas toujours maîtrisé : certaines idées surgissent puis disparaissent sans conséquence, comme dans un rêve dont on oublierait déjà des morceaux au réveil.

Quatre ans avant Le voyage dans la Lune, on trouve déjà tout ce qui fera le cinéma de Méliès : le goût des tableaux, l'attrait pour l'astronomie fantasmée, la fascination pour les figures féminines célestes, le Diable en trouble-fête, et surtout cette croyance absolue dans le pouvoir du cinéma à montrer ce que personne n'a jamais vu. Ce n'est pas encore le grand spectacle parfaitement huilé que l'on connaît, mais une sorte de laboratoire joyeusement instable. Tout n'est pas réussi, loin de là, mais chaque minute déborde d'invention.

Vu avec les yeux de 2013, le film amuse, intrigue, et laisse parfois à distance. On admire plus qu'on ne s'émeut, on sourit plus qu'on ne frissonne. Mais impossible de nier cette impression grisante d'assister à une naissance : celle d'un langage qui cherche encore ses règles, mais qui sait déjà qu'il ne se contentera pas de reproduire le réel. À ce stade, le cinéma n'est pas encore majeur, mais il rêve déjà de la Lune… et il ose la faire descendre à un mètre du spectateur.
Ma note70%
Vu le 29 Juin 2013


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