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· Julien   Lepage

La loupe de grand-maman
George Albert Smith
1900

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Illustration de critique : La loupe de grand-maman
Quelque part entre l'attraction de foire et l'exercice de style appliqué, ce petit film ne raconte pas grand-chose, et c'est précisément là qu'il devient intéressant. Il montre. Il insiste. Il découpe. Il regarde regarder. Le récit tient sur un fil, presqu'un prétexte : une grand-mère coud, un enfant s'ennuie, une loupe traîne. Rien de plus. Mais ce « presque rien » devient un terrain d'expérimentation fascinant, à mi-chemin entre la curiosité scientifique et le jouet optique.

Ce qui frappe encore en 2015, ce n'est pas tant l'histoire que la manière. La succession de gros plans (une publicité, une montre, un oiseau, un œil, un chaton) a quelque chose d'étrangement moderne dans son principe, même si la forme reste rudimentaire. On ne peut pas parler de montage au sens narratif contemporain, mais plutôt d'un bricolage ingénieux, d'un découpage qui s'invente sous nos yeux. En reliant ces plans par le regard de l'enfant, George Albert Smith (si le film est bien de lui) met en place, presque par accident, une grammaire visuelle que le cinéma n'aura ensuite de cesse d'affiner. Il ne raconte pas une action : il déplie une perception.

Le dispositif de la loupe sert d'alibi technique et de justification diégétique, ce qui, pour l'époque, est déjà beaucoup. Ces plans circulaires, isolés dans le noir, ne cherchent pas le réalisme : ils assument pleinement leur artificialité. On est plus proche du tour de magie que de l'illusion naturaliste. À ce titre, le film dialogue davantage avec les spectacles forains et les lanternes magiques qu'avec le roman ou le théâtre. On pense moins à Citizen Kane qu'à un cabinet de curiosités animé, où chaque image serait un objet qu'on sort de sa boîte pour l'examiner quelques secondes avant de passer au suivant.

Et pourtant, malgré cette importance historique souvent rappelée, l'ensemble reste limité. Le film amuse, intrigue, mais ne bouleverse pas. Les objets observés sont anodins, trop sages. Le fameux œil de la grand-mère qui roule dans son orbite fait sourire, sans aller jusqu'à l'inquiétude ou à l'étrangeté véritable. Le chaton attendrit, évidemment, mais l'effet s'épuise vite. On sent que l'idée prime largement sur son exploitation, comme si l'auteur s'était contenté de prouver que c'était possible, sans chercher à aller plus loin.

Il y a aussi quelque chose de délicieusement désuet dans cette fascination pour le quotidien : la montre, le journal, la cage. Ce sont des objets banals, mais filmés comme des merveilles. À l'heure où le cinéma contemporain dissèque les corps, explose les villes et multiplie les points de vue impossibles, ce regard candide a un charme certain. Il rappelle que le cinéma a d'abord été un art du détail, de la surprise visuelle, du « regarde ça ». On pourrait presque voir dans ce film un ancêtre lointain des vidéos de déballage ou des plans fixes obsessionnels de certains cinéastes expérimentaux.

La présence d'Harold Smith à l'écran, dans ce jeu simple entre l'enfant et l'adulte, ancre le dispositif dans une scène domestique rassurante. La grand-mère finit par mettre un terme au jeu, comme pour rappeler que la curiosité a ses limites. C'est une fin sèche, presque frustrante, mais cohérente avec l'ensemble : le film n'ouvre pas un monde, il referme une parenthèse.

Regardé aujourd'hui, La loupe de grand-maman ressemble moins à une œuvre pleinement accomplie qu'à un jalon, une démonstration élégante mais incomplète. Son importance historique est indéniable, son charme réel, mais son pouvoir émotionnel reste modeste. Un petit film malin, attachant, parfois un peu sec, qui mérite d'être vu davantage comme une étape fondatrice que comme un plaisir de cinéma à part entière.
Ma note55%
Vu le 27 Juin 2015


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