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· Julien   Lepage

Le livre secret des fourmis
Bernard Werber
2007

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Illustration de critique : Le livre secret des fourmis
Bernard Werber a ceci de particulier qu'il est prophète partout sauf dans son pays. Superstar en Corée du Sud, auteur-culte en Russie, vendu à des millions d'exemplaires en dehors des frontières françaises, il est chez lui accueilli avec cette condescendance polie que la presse littéraire réserve aux gens qui se vendent trop bien pour être pris au sérieux. Le livre secret des fourmis n'échappe pas à cette ambivalence, sauf qu'ici, pour une fois, les réticences sont en partie justifiées.

Replacer l'ouvrage dans sa bibliographie, c'est déjà pointer l'essentiel du problème. Bernard Werber a construit son empire sur Les fourmis, roman entamé à seize ans, réécrit dix-huit fois, terminé douze ans plus tard, dont la structure est calquée sur l'architecture de la cathédrale d'Amiens, rien que ça. Dans ce premier volet de la trilogie, puis dans Le jour des fourmis et La révolution des fourmis, apparaissait en filigrane une encyclopédie fictive attribuée à un personnage, le savant Edmond Wells, sorte de Léonard de Vinci de papier qui traverse toute l'œuvre de Werber. Le livre secret des fourmis, c'est cette encyclopédie-là, extirpée de la fiction, gonflée à sa taille originelle et publiée comme un objet autonome. Un spin-off, en somme. Ou, pour rester dans le registre cinématographique, le making-of vendu plus cher que le film.

Le principe est séduisant sur le papier. L'ouvrage se présente comme un grimoire encyclopédique classé de A à Z, où s'entremêlent la myrmécologie, l'alchimie, la physique quantique, les fugues de Bach, la pierre philosophale, la naissance de l'esclavage chez les rats et d'autres curiosités de même acabit. Guillaume Aretos, peintre et graphiste dont les techniques sont héritées de la Renaissance, et qui sera repéré par DreamWorks pour devenir directeur artistique de Fourmiz, illustre le tout avec une générosité visuelle indéniable. Le grand format original, paru en 1993 chez Albin Michel, était d'ailleurs un objet réellement beau : papier glacé, lettrines enluminées, pleines pages qui donnaient envie de poser le livre sur un lutrin plutôt que de le lire dans le métro.

Sauf que l'édition poche de 2007, elle, n'est plus vraiment cet objet-là. Réduite, compressée, privée de la mise en scène graphique qui constituait une grande partie de sa raison d'être, elle ressemble à un château sans décor : les murs sont là, mais la magie a pris le large avec les tentures. Werber lui-même prévient en introduction que le livre ne doit pas être pris comme un ouvrage scientifique ou philosophique. Ce qui, honnêtement, soulève une question légitime : comme quoi doit-il être pris, alors ? La réponse honnête est : comme une promenade. Un cabinet de curiosités dans lequel on entre sans itinéraire précis, on s'arrête sur ce qui accroche, on passe sur ce qui ennuie. Certaines entrées sont franchement captivantes : les parallèles entre sociétés fourmilières et totalitarismes humains, les réflexions sur la communication inter-espèces, quelques expériences scientifiques évoquées avec l'enthousiasme d'un bon vulgarisateur. D'autres sonnent creux, ou n'apprennent rien à qui a lu la trilogie, ce qui représente la quasi-totalité du lectorat cible. Le public visé connaît déjà la marchandise. Et pour les autres, ceux qui n'auraient pas lu les romans, le livre flotte dans un entre-deux inconfortable : ni roman, ni vrai traité, ni beau livre sans ses illustrations.

Il y a dans la démarche quelque chose qui rappelle Borges mal digéré : cette idée de l'encyclopédie comme fiction totale, du savoir organisé comme récit. Borges s'en tirait parce que ses encyclopédies imaginaires étaient la littérature. Ici, l'encyclopédie est un accessoire devenu produit dérivé, et la magie du détournement ne fonctionne qu'à moitié. Les amateurs de vulgarisation ludique trouveront des équivalents plus rigoureux du côté de Feynman, de Rovelli ou, dans un registre plus pop, des compilations de Mark Forsyth. Les fans de Werber, eux, seront heureux de retrouver l'univers, mais repartiront avec la légère frustration de n'avoir rien appris de neuf.

Ce n'est pas un mauvais livre. C'est un livre qui aurait été excellent dans son format d'origine, et qui dans celui-ci est simplement… suffisant. Agréable à picorer entre deux romans, décevant si on l'aborde comme une œuvre à part entière. La différence entre un bon repas réchauffé et le plat original servi chaud.
Ma note51%
Lu le 9 Mai 2025


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