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· Julien   Lepage

La machine à explorer le temps
Simon Wells
2002

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Illustration de critique : La machine à explorer le temps
Quelque part au début des années 2000, Hollywood s'est souvenu qu'il existait un roman fondateur de la science-fiction et qu'on pouvait encore en tirer un grand spectacle populaire. Le projet est confié à Simon Wells, avec une filiation littéraire presqu'intimidante, et porté par Guy Pearce, Samantha Mumba et Jeremy Irons. À l'époque, l'attente est claire : proposer une relecture moderne de La machine à explorer le temps, capable de parler au public nourri aux images numériques, tout en gardant un vernis de science-fiction « sérieuse ». Le pari est ambitieux, et rien que pour ça, il mérite qu'on s'y attarde.

L'histoire nous entraîne à New York, à la toute fin du XIXe siècle, où Alexander Hartdegen, physicien brillant et amoureux transi, voit sa vie basculer lors d'un drame aussi brutal qu'injuste. Refusant l'idée même de la fatalité, il se lance dans une entreprise démesurée : construire une machine capable de remonter le temps pour corriger l'irréparable. De tentative en tentative, l'expérience échoue, et le voyageur se retrouve projeté de plus en plus loin dans l'avenir, jusqu'à un futur vertigineux où l'humanité s'est fragmentée en espèces distinctes. Le film alterne alors entre le vertige temporel, la découverte de mondes inconnus et la quête obstinée d'une réponse à une question simple et terrible : peut-on vraiment changer le passé ?

Le scénario joue habilement sur une idée forte : l'impossibilité de réparer certains événements, aussi douloureux soient-ils. Cette colonne vertébrale donne au récit une vraie cohérence, même si l'écriture ne résiste pas toujours à quelques facilités très hollywoodiennes. Certaines étapes du voyage semblent expédiées, comme si le film craignait de s'attarder trop longtemps sur la réflexion pure. À l'inverse, il ose parfois des détours intéressants, notamment lorsqu'il suggère que le voyage dans le temps n'est pas une porte de sortie, mais une prison logique. Ce n'est pas toujours finement amené, mais l'intention est là, et elle dépasse le simple gadget narratif.

Les personnages suivent cette même logique : efficaces, parfois un peu schématiques, mais jamais complètement creux. Alexander est avant tout défini par son obsession, ce qui le rend touchant sans forcément le rendre complexe. Son parcours est celui d'un homme qui refuse de grandir émotionnellement tant qu'il n'a pas compris le sens de sa perte. Mara, figure du futur, sert autant de guide que de miroir : elle incarne une humanité qui a survécu en s'adaptant, quitte à perdre une part de son innocence. Quant à Über-Morlock, il est moins un personnage qu'un concept incarné, une voix du destin aux accents mythologiques.

Derrière l'aventure, le film aborde des thèmes classiques, mais solides : le deuil, la responsabilité scientifique, la tentation prométhéenne de l'homme face aux lois de l'univers. On y retrouve l'idée, très wellsienne, que le progrès technique n'est pas synonyme de progrès moral. La vision d'un futur éclaté, issu de catastrophes successives, résonne d'ailleurs avec les inquiétudes du tournant du millénaire. Sans être profondément subversif, le film pose suffisamment de jalons pour qu'on y voie autre chose qu'un simple récit d'action déguisé.

La réalisation oscille entre le spectaculaire assumé et une certaine raideur. Visuellement, certaines séquences marquent durablement : impossible d'oublier cette vision de la Lune se fissurant puis semblant tomber vers la Terre, image sidérante au cinéma, surtout pour l'époque. À côté de ça, tout n'a pas aussi bien vieilli : les créatures souterraines, par exemple, peinent parfois à convaincre, coincées entre animatronique et images de synthèse. La mise en scène reste cependant lisible et efficace, et la bande-son, très présente, accompagne correctement l'ensemble sans jamais l'écraser.

Côté interprétation, Guy Pearce porte le film avec une sobriété bienvenue. Il trouve le bon équilibre entre froideur scientifique et douleur intime, prolongeant une carrière déjà marquée par des rôles introspectifs. Samantha Mumba, que l'on attendait au tournant, s'en sort honorablement : son personnage dégage une sincérité qui compense un temps de développement limité. Jeremy Irons, en revanche, apparaît comme un luxe mal exploité : sa présence impose, mais son rôle reste trop bref et trop explicatif pour laisser une véritable empreinte.

Au final, le souvenir qui reste est celui d'un film généreux, parfois maladroit, mais sincère dans sa démarche. Il ne révolutionne pas la science-fiction et ne possède ni la profondeur philosophique de 2001, l'odyssée de l'espace ni la rigueur conceptuelle de Minority report, mais il offre un voyage suffisamment dépaysant pour qu'on s'y laisse prendre. Un divertissement solide, porté par quelques images fortes et une vraie mélancolie de fond, qui n'atteint peut-être pas les sommets espérés, mais qui mérite mieux que l'oubli rapide auquel on l'a parfois condamné.
Ma note73%
Vu le 28 Mai 2009


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