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· Julien   Lepage

Aldébaran, tome 1 : La catastrophe
Leo
1994

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Illustration de critique : Aldébaran, tome 1 : La catastrophe
Trente ans de carrière et une saga fleuve qui s'étend sur plus de vingt-six albums : Leo, de son vrai nom Luis Eduardo de Oliveira, est aujourd'hui une figure incontournable de la BD de science-fiction franco-belge. Ce Brésilien d'origine, ingénieur de formation, a fui la dictature militaire de son pays en 1971, erré entre le Chili et l'Argentine au gré des coups d'État, avant de poser ses valises à Paris en 1981 avec un rêve simple : faire de la bande dessinée. Ce parcours d'exilé politique, on le retrouve en filigrane dans toute son œuvre : la tyrannie, la résistance, les sociétés qui dérivent. C'est après avoir fait ses armes sur Trent, une série policière qu'il dessinait pour le scénariste Rodolphe, qu'il se lance enfin en solo en 1994. Aldébaran, c'est son projet de toujours, celui qu'il avait en tête depuis longtemps et qu'il signe seul (scénario, dessin, couleurs) pour la première fois.
L'histoire se déroule sur la planète Aldébaran 4, colonie terrienne coupée de sa métropole depuis un siècle, après une série d'accidents inexpliqués sur les liaisons supra-luminiques. Les habitants ont fait avec : une société s'est construite, hybride et bancale, mêlant vestiges de technologie avancée et régression quasi-médiévale : des voiliers de pêche côtoient des dirigeables militaires, le téléphone n'existe plus, et l'Église a mis la main sur l'armée. Dans ce contexte déjà singulier, on suit Kim, treize ans, narrateur principal, et Marc, dix-sept ans, deux adolescents qui se supportent à peine. Leur village de pêcheurs, Arena Blanca, commence à voir des choses étranges : des animaux marins s'échouent en masse, la mer se solidifie, une journaliste ambitieuse débarque, et un certain Driss, biologiste recherché par la police, semble en savoir bien plus que tout le monde. Puis la catastrophe arrive.

Le dispositif narratif est efficace et l'univers, franchement, est fascinant. Leo déclare s'inspirer moins du space opera à la Star wars que de la SF humaniste : il cite Stanislas Lem et son Solaris comme référence, et ça se sent. Il n'y a pas d'étoiles filantes ni de combats spatiaux : il y a une planète-océan, une faune inventée avec soin, une société qui ressemble à la nôtre en pire. C'est hyper prenant. Et c'est là que le bât blesse : on ne voit qu'un minuscule bout de cet univers gigantesque. Quelques créatures éparses, deux petits villages, une poignée de personnages. Pour un tome d'ouverture, c'est maigre. On a l'impression de regarder par le trou d'une serrure une salle des fêtes qu'on nous interdit d'intégrer. C'est frustrant, même si c'est visiblement voulu : Leo joue la carte du mystère et du dépaysement progressif. Reste que refermer ce tome en se disant qu'on a surtout aperçu la surface de quelque chose, ce n'est pas tout à fait satisfaisant.

Il faut aussi parler du dessin, parce qu'il y a un vrai sujet là. Les décors, la faune, les fonds marins, les constructions architecturales d'Aldébaran : c'est splendide, détaillé, cohérent. Les couleurs et les ombrages sont magnifiques, avec une palette chaude et des atmosphères qui donnent une vraie chair à cet univers. Mais les personnages humains, eux, posent problème. On a cette impression étrange que Leo a décalqué ses personnages par-dessus des photos ; c'est factuellement « bien dessiné », au sens technique du terme, mais les expressions manquent de naturel, les postures sont figées, les émotions se lisent mal. Un deuil, une peur, une colère : tout ça passe par des visages qui semblent légèrement anesthésiés. Ce n'est pas rédhibitoire, mais dans un récit qui mise beaucoup sur l'attachement aux personnages, c'est un handicap réel. Les lecteurs qui viennent du manga, habitués à une expressivité extrême, risquent d'être particulièrement déstabilisés.

En définitive, ce premier tome fonctionne surtout comme une promesse. Une promesse alléchante, certes : il y a ici les germes d'une grande saga, et ceux qui ont lu la suite savent que Leo tient ses engagements sur la durée. Mais en l'état, on tient un album d'introduction correct, techniquement honorable, porté par un univers original et une construction narrative solide, mais bridé par un graphisme humain trop raide et un sentiment de n'avoir grappillé que des miettes. Pour les amateurs de planètes hostiles et de cohortes de personnages attachants, l'appétit est ouvert… mais il faudra patienter avant le festin.
Ma note62%
Lu le 16 Mars 2026


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