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· Julien   Lepage

Le miroir de Cassandre
Bernard Werber
2009

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Illustration de critique : Le miroir de Cassandre
Bernard Werber est un cas à part dans le paysage littéraire français. Depuis que Les fourmis a déferlé sur les librairies en 1991, il s'est taillé un empire de lecteurs fidèles, un public qui lui pardonne à peu près tout, et une réputation de visionnaire que la critique littéraire, elle, s'obstine à ne pas partager. Il faut bien avouer que le bonhomme a quelque chose d'une Cassandre lui-même : prophète autoproclamé que les happy few du Monde des Livres regardent avec une condescendance polie. Sauf que dans son cas, c'est lui qui vend des millions d'exemplaires, alors on se demande qui est vraiment dans l'impasse.

Le miroir de Cassandre, paru en 2009, est un roman isolé dans sa bibliographie : pas de cycle, pas de suite, pas de fourmis à l'horizon. Cassandre Katzenberg, dix-sept ans, yeux couleur miroir, amnésie totale sur ses treize premières années de vie et don de voyance en guise de lot de consolation. Personne ne la croit, comme son homonyme grecque : le titre, au moins, est cohérent. Elle se retrouve à fuir son pensionnat pour échouer dans une gigantesque décharge en périphérie de Paris, peuplée d'une tribu de marginaux hauts en couleur. Elle y trouvera l'amitié, un semblant de famille, et une mission : sauver l'humanité de ses propres turpitudes. En prime, elle trimballe une montre qui affiche en temps réel le pourcentage de probabilité de mourir dans les instants suivants. Gadget narratif sympathique, qu'on aurait aimé voir davantage exploité.

Le problème, c'est que Werber n'a jamais vraiment su choisir entre le romancier et l'essayiste, et Le miroir de Cassandre porte cette indécision à un niveau presque clinique. Toutes les trois pages, l'action se suspend pour laisser place à un proverbe, un anti-proverbe, une réflexion sur la surpopulation, la pollution, le terrorisme, la vente d'armes, les déchets ménagers. Des sujets graves, certes. Mais traités avec une telle candeur qu'on a l'impression désagréable qu'on nous explique, très lentement, que l'eau mouille et que le feu brûle. Les fidèles de l'auteur sont habitués à ce mélange d'aventure et de digression philosophique ; c'est d'ailleurs souvent ce qu'ils apprécient. Sauf qu'ici, la balance penche nettement du mauvais côté. Sur 631 pages, les longueurs s'accumulent avec une générosité qu'on aurait préféré voir réorientée vers le travail de relecture.

Cassandre elle-même pose problème. On attendait un personnage fort, habité par son don et sa quête identitaire. On obtient une adolescente dont les pensées, soigneusement italicisées, tournent en boucle comme un disque rayé, dont la personnalité change d'un chapitre à l'autre selon les besoins du récit, et dont les grandes décisions narratives sont si prévisibles qu'on les sent venir avec plusieurs dizaines de pages d'avance. Les seconds rôles — les SDF de la communauté de Rédemption — sont paradoxalement bien plus vivants qu'elle. Werber a toujours eu un vrai talent pour les personnages de marge, les inadaptés au vocabulaire fleuri et au passé cabossé. Dommage que le roman leur fasse jouer les faire-valoir d'une héroïne aussi peu charismatique.

Il faut aussi mentionner l'éléphant dans la pièce : la prophétie maya de 2012 fait une apparition en bonne et due forme, comme pour rappeler que le roman a été écrit dans un contexte culturel bien précis… et qu'il en a pris quelques rides. Ce genre de référence, déjà discutable en 2009, achève de donner au livre un parfum de roman de gare périmé. On est loin de la rigueur de La route de Cormac McCarthy dans le traitement de l'effondrement civilisationnel, et même loin de la SF sociale française dans ce qu'elle a de meilleur.

Ce qui sauve partiellement la mise, c'est l'inventivité des décors : ce Paris futuriste en décomposition, cette décharge comme microcosme humain, et l'énergie des 235 micro-chapitres qui donnent au livre un rythme de feuilleton. On tourne les pages plus facilement qu'on ne le devrait. Werber n'est pas un mauvais conteur ; il est un conteur paresseux, qui recycle ses propres ficelles à une vitesse qui commence à se voir. Les lecteurs qui le découvrent avec ce roman risquent de repartir sans avoir envie de creuser davantage ; ce qui serait dommage, parce que Les thanatonautes ou le cycle des fourmis, eux, méritent vraiment le détour.

Le miroir de Cassandre est un Werber mineur, écrit en roue libre, qui donne l'impression qu'une bonne moitié du manuscrit aurait mérité un passage plus sévère entre les mains d'un éditeur courageux. Bestseller commercial, sans aucun doute. Mais à l'heure du bilan, c'est exactement le genre de livre dont on ne se souvient plus très bien six mois après l'avoir refermé.
Ma note45%
Lu le 15 Avril 2011


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