Le monde magique des lutins et des farfadets

Certains livres ont cette particularité d'exister davantage comme objets que comme textes. On les tient dans les mains, on les soupèse ; et dans le cas du Monde magique des lutins et des farfadets, on les soupèse littéralement, puisque le volume accuse près de neuf cents grammes et s'étale sur vingt-huit centimètres de haut. C'est déjà une déclaration d'intention. Marie Rodowicz-Heninger signe là un recueil de contes paru en 1989 chez PML Éditions, dans la collection Créalivres : une maison spécialisée dans ces beaux livres-cadeaux à grand format qui fleurissaient à la fin des années 80, portés par l'engouement pour le folklore des petites créatures qu'avait déclenché, une décennie plus tôt, le phénoménal Gnomes de Rien Poortvliet et Wil Huygen. L'auteur reste elle-même assez mystérieuse : peu de traces biographiques, un patronyme à consonance slave qui colle bien avec l'atmosphère du livre, et une collaboration visiblement étroite avec l'illustrateur Jean-Marc Orsini, dont les peintures occupent ici une place si centrale qu'on le retrouve parfois crédité en tête sur les notices marchandes.
Le livre rassemble quatre récits indépendants, chacun campé dans un coin différent du folklore européen. L'anneau magique joue la carte de la quête initiatique classique, avec son objet enchanté qui change les destinées. Le lutin et la montagne d'or lorgne vers les légendes alpines ou germaniques, où la tentation de la richesse se fracasse toujours sur l'orgueil. Marisia, gardeuse d'oies et les lutins est probablement le récit le plus attachant du lot : Marisia, prénom aux résonances slaves indéniables, est une de ces héroïnes humbles et rusées que le conte populaire affectionne : la fille pauvre qui se révèle plus maligne que les puissants, avec les lutins comme alliés improbables. Enfin, Comment Jacot a vaincu la misère referme le recueil sur une tonalité plus française, presque perraldienne, où l'ingéniosité et la débrouillardise l'emportent sur les sortilèges.
L'ensemble tient honnêtement la route. Rodowicz-Heninger a un vrai sens du rythme narratif et une capacité à camper des ambiances en quelques phrases : la forêt brumeuse, la chaumière isolée, la montagne qui gronde. Il y a dans sa prose une économie bienvenue : elle ne s'embarrasse pas de psychologie trop élaborée, elle va droit au conte, au sens propre, avec la confiance de quelqu'un qui connaît ses classiques et respecte le genre. Les emprunts au folklore d'Europe centrale donnent au recueil une couleur moins balisée que les sempiternel leprechauns irlandais ou elfes scandinaves recyclés pour la énième fois : c'est une qualité réelle.
Là où le bât blesse un peu, c'est justement dans ce que le format beau livre impose comme compromis. Le texte, resserré pour cohabiter avec les illustrations pleine page d'Orsini, ne peut jamais vraiment s'étirer, prendre son temps, laisser un personnage respirer. Les quatre histoires donnent parfois l'impression d'être des résumés d'elles-mêmes : des canevas solides dont on aurait aimé voir le tissu plus dense. Marisia méritait cent pages, elle en a trente. C'est le drame structurel du genre : l'image mange le texte, et le texte s'y résigne. Les illustrations d'Orsini, elles, sont joliment exécutées, avec ce réalisme fantaisiste propre à l'époque : on pense à l'esthétique des livres illustrés de Brian Froud ou des premières éditions de Færies, sans tout à fait en atteindre la puissance évocatrice.
En 2010, ce livre circule encore dans les brocantes et les vide-greniers, vestige affectueux d'une époque où l'on offrait des choses pesantes et dorées sous le sapin. Il mérite qu'on s'y arrête, surtout si on a grandi dans les années 90 avec ce genre d'objets sur les étagères.
Le livre rassemble quatre récits indépendants, chacun campé dans un coin différent du folklore européen. L'anneau magique joue la carte de la quête initiatique classique, avec son objet enchanté qui change les destinées. Le lutin et la montagne d'or lorgne vers les légendes alpines ou germaniques, où la tentation de la richesse se fracasse toujours sur l'orgueil. Marisia, gardeuse d'oies et les lutins est probablement le récit le plus attachant du lot : Marisia, prénom aux résonances slaves indéniables, est une de ces héroïnes humbles et rusées que le conte populaire affectionne : la fille pauvre qui se révèle plus maligne que les puissants, avec les lutins comme alliés improbables. Enfin, Comment Jacot a vaincu la misère referme le recueil sur une tonalité plus française, presque perraldienne, où l'ingéniosité et la débrouillardise l'emportent sur les sortilèges.
L'ensemble tient honnêtement la route. Rodowicz-Heninger a un vrai sens du rythme narratif et une capacité à camper des ambiances en quelques phrases : la forêt brumeuse, la chaumière isolée, la montagne qui gronde. Il y a dans sa prose une économie bienvenue : elle ne s'embarrasse pas de psychologie trop élaborée, elle va droit au conte, au sens propre, avec la confiance de quelqu'un qui connaît ses classiques et respecte le genre. Les emprunts au folklore d'Europe centrale donnent au recueil une couleur moins balisée que les sempiternel leprechauns irlandais ou elfes scandinaves recyclés pour la énième fois : c'est une qualité réelle.
Là où le bât blesse un peu, c'est justement dans ce que le format beau livre impose comme compromis. Le texte, resserré pour cohabiter avec les illustrations pleine page d'Orsini, ne peut jamais vraiment s'étirer, prendre son temps, laisser un personnage respirer. Les quatre histoires donnent parfois l'impression d'être des résumés d'elles-mêmes : des canevas solides dont on aurait aimé voir le tissu plus dense. Marisia méritait cent pages, elle en a trente. C'est le drame structurel du genre : l'image mange le texte, et le texte s'y résigne. Les illustrations d'Orsini, elles, sont joliment exécutées, avec ce réalisme fantaisiste propre à l'époque : on pense à l'esthétique des livres illustrés de Brian Froud ou des premières éditions de Færies, sans tout à fait en atteindre la puissance évocatrice.
En 2010, ce livre circule encore dans les brocantes et les vide-greniers, vestige affectueux d'une époque où l'on offrait des choses pesantes et dorées sous le sapin. Il mérite qu'on s'y arrête, surtout si on a grandi dans les années 90 avec ce genre d'objets sur les étagères.
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