Le matin des magiciens
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Certains livres vous tombent dans les mains avec une réputation si lourde qu'on les ouvre avec méfiance, comme on serre la main d'un inconnu trop souriant. C'est le cas du Matin des magiciens, paru en 1960 chez Gallimard et signé par un duo improbable : Louis Pauwels, journaliste et romancier déjà publié dans la collection Blanche, et Jacques Bergier, ingénieur chimiste, agent secret pendant la guerre, polyglotte, lecteur compulsif à la mémoire légendaire : le genre de type qui vous cite de mémoire un article de revue soviétique de 1934 en plein milieu d'un dîner. Pauwels reconnaîtra lui-même dans la préface que Bergier lui a fait « gagner vingt ans de lecture active » rien qu'en cinq ans de collaboration. Leur manuscrit commun dépassait mille pages. Jean Paulhan, chez Gallimard, l'aurait feuilleté avec intérêt. Les auteurs ne s'attendaient à rien de particulier. L'ouvrage s'est vendu à cent mille exemplaires la première année.
Ce n'est pas un roman, même si l'intention en est romanesque. Ce n'est pas de la science-fiction, même si on y croise des mythes qui ont nourri le genre pendant des décennies. Ce n'est pas davantage un essai scientifique, un documentaire, ni un recueil de faits bizarres ; quoique l'ange du bizarre s'y sente parfaitement à l'aise. Pauwels et Bergier l'annoncent eux-mêmes : c'est « le récit, parfois légende et parfois exact, d'un premier voyage dans des domaines de la connaissance à peine explorés ». Traduction honnête : ils ne garantissent rien, mais ils vous emmènent quand même. Accrochage courageux, ou prétexte commode selon l'humeur du lecteur.
Le livre se découpe en trois grandes parties. La première, « Le futur antérieur », pose l'hypothèse de civilisations disparues ayant atteint un niveau scientifique avancé bien avant nous : Atlantide, pyramides, alchimie médiévale vue comme proto-chimie. La deuxième, intitulée « Quelques années dans l'ailleurs absolu », est la plus célèbre et la plus controversée : elle s'attaque à l'ésotérisme nazi, aux sociétés secrètes, aux Supérieurs Inconnus que l'on suppose tirer les ficelles de l'histoire, avec Himmler et Hitler dépeints comme des initiés dérangés davantage que des idéologues classiques. La troisième partie, « L'Homme cet infini », plonge dans la parapsychologie et annonce l'émergence d'un homme nouveau, capable d'exploiter des facultés encore insoupçonnées.
Sur la forme, c'est stimulant. Sur le fond, c'est là que les choses se compliquent.
Il y a dans Le matin des magiciens une énergie intellectuelle contagieuse, une façon de mettre côte à côte Lovecraft, Einstein, Fulcanelli et Borges comme si tout se répondait naturellement, et c'est grisant ; exactement comme l'est une bonne conversation à deux heures du matin avec quelqu'un de brillant et d'incontrôlable. Le problème, c'est que brillant et rigoureux ne sont pas synonymes. Les sources sont souvent invérifiables, parfois franchement absentes, et certaines affirmations semblent avoir été forgées avec autant de soin qu'un horoscope de magazine. La partie sur le mysticisme nazi, notamment, a depuis été sévèrement déconstruite par les historiens : selon le chercheur Stéphane François, l'ouvrage a contribué à propager voire à créer de toutes pièces des mythes sur les liens entre le IIIe Reich et l'occultisme : des mythes qui ont ensuite eu la vie particulièrement dure.
Mais voilà : on peut le savoir, le noter, et continuer à trouver le livre fascinant. Ce n'est pas forcément une contradiction.
Ce qui est indéniable, c'est l'influence. Hergé s'en est inspiré directement pour Vol 714 pour Sydney, où Bergier apparaît même sous les traits d'un personnage. Erich von Däniken et son fameux Présence des extraterrestres sont clairement dans la filiation directe. Et si vous avez déjà lu du Bernard Werber en vous disant que c'était culotté de mélanger science, mythologie et spéculation sans trop se justifier, sachez que Pauwels et Bergier l'ont fait trente ans avant lui, en plus dense et sans les dialogues. La revue Planète, qu'ils fondent dans la foulée en 1961, prolongera cette démarche pendant une décennie entière.
En 2021, lire Le matin des magiciens c'est un peu comme regarder un film de Méliès : on sait que les trucages se voient, que la technologie a changé, que la naïveté crève l'écran ; et pourtant il y a là quelque chose d'irrésistible, une foi dans le pouvoir de l'imagination qui fait honte à beaucoup de productions plus récentes et mieux sourcées. Le livre n'est pas un manuel de vérité. C'est un manuel d'émerveillement, avec les défauts que ça implique. On y apprend peut-être moins sur le monde qu'on le croit, mais on en sort avec une liste de lectures qui peut occuper les dix prochaines années ; ce qui, pour un essai de cinq cents pages, est déjà une performance considérable.
Ce n'est pas un roman, même si l'intention en est romanesque. Ce n'est pas de la science-fiction, même si on y croise des mythes qui ont nourri le genre pendant des décennies. Ce n'est pas davantage un essai scientifique, un documentaire, ni un recueil de faits bizarres ; quoique l'ange du bizarre s'y sente parfaitement à l'aise. Pauwels et Bergier l'annoncent eux-mêmes : c'est « le récit, parfois légende et parfois exact, d'un premier voyage dans des domaines de la connaissance à peine explorés ». Traduction honnête : ils ne garantissent rien, mais ils vous emmènent quand même. Accrochage courageux, ou prétexte commode selon l'humeur du lecteur.
Le livre se découpe en trois grandes parties. La première, « Le futur antérieur », pose l'hypothèse de civilisations disparues ayant atteint un niveau scientifique avancé bien avant nous : Atlantide, pyramides, alchimie médiévale vue comme proto-chimie. La deuxième, intitulée « Quelques années dans l'ailleurs absolu », est la plus célèbre et la plus controversée : elle s'attaque à l'ésotérisme nazi, aux sociétés secrètes, aux Supérieurs Inconnus que l'on suppose tirer les ficelles de l'histoire, avec Himmler et Hitler dépeints comme des initiés dérangés davantage que des idéologues classiques. La troisième partie, « L'Homme cet infini », plonge dans la parapsychologie et annonce l'émergence d'un homme nouveau, capable d'exploiter des facultés encore insoupçonnées.
Sur la forme, c'est stimulant. Sur le fond, c'est là que les choses se compliquent.
Il y a dans Le matin des magiciens une énergie intellectuelle contagieuse, une façon de mettre côte à côte Lovecraft, Einstein, Fulcanelli et Borges comme si tout se répondait naturellement, et c'est grisant ; exactement comme l'est une bonne conversation à deux heures du matin avec quelqu'un de brillant et d'incontrôlable. Le problème, c'est que brillant et rigoureux ne sont pas synonymes. Les sources sont souvent invérifiables, parfois franchement absentes, et certaines affirmations semblent avoir été forgées avec autant de soin qu'un horoscope de magazine. La partie sur le mysticisme nazi, notamment, a depuis été sévèrement déconstruite par les historiens : selon le chercheur Stéphane François, l'ouvrage a contribué à propager voire à créer de toutes pièces des mythes sur les liens entre le IIIe Reich et l'occultisme : des mythes qui ont ensuite eu la vie particulièrement dure.
Mais voilà : on peut le savoir, le noter, et continuer à trouver le livre fascinant. Ce n'est pas forcément une contradiction.
Ce qui est indéniable, c'est l'influence. Hergé s'en est inspiré directement pour Vol 714 pour Sydney, où Bergier apparaît même sous les traits d'un personnage. Erich von Däniken et son fameux Présence des extraterrestres sont clairement dans la filiation directe. Et si vous avez déjà lu du Bernard Werber en vous disant que c'était culotté de mélanger science, mythologie et spéculation sans trop se justifier, sachez que Pauwels et Bergier l'ont fait trente ans avant lui, en plus dense et sans les dialogues. La revue Planète, qu'ils fondent dans la foulée en 1961, prolongera cette démarche pendant une décennie entière.
En 2021, lire Le matin des magiciens c'est un peu comme regarder un film de Méliès : on sait que les trucages se voient, que la technologie a changé, que la naïveté crève l'écran ; et pourtant il y a là quelque chose d'irrésistible, une foi dans le pouvoir de l'imagination qui fait honte à beaucoup de productions plus récentes et mieux sourcées. Le livre n'est pas un manuel de vérité. C'est un manuel d'émerveillement, avec les défauts que ça implique. On y apprend peut-être moins sur le monde qu'on le croit, mais on en sort avec une liste de lectures qui peut occuper les dix prochaines années ; ce qui, pour un essai de cinq cents pages, est déjà une performance considérable.
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