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· Julien   Lepage

Le roi du monde
René Guénon
1927

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Illustration de critique : Le roi du monde
René Guénon, figure incontournable de l'ésotérisme du XXe siècle, s'essaie dans Le roi du monde à poser les jalons d'une « Tradition primordiale » universelle, une vérité cachée derrière une multitude de symboles et de mythes qui traverseraient les âges et les civilisations. Publié en 1927, cet ouvrage s'inscrit dans une bibliographie où Guénon a souvent cherché à établir des ponts entre les diverses traditions spirituelles. Ici, il se sert notamment du témoignage de Bêtes, Hommes et Dieux de Ferdynand Ossendowski, pour nous parler d'un mystérieux « Roi du monde » — une figure qui n'est pas un personnage historique ou mythologique isolé, mais qui incarne, selon lui, le principe du Manu hindou, le législateur primordial et universel.

Guénon propose de décrypter les symboles qui reviennent sans cesse à travers les traditions : une montagne, une île, une pierre, sans oublier le swastika ou encore l'Omphalos, autant de symboles que l'on retrouve chez les Égyptiens, les Grecs, les Celtes et même dans la Bible. L'auteur affirme que ces représentations ne sont pas de simples légendes disparates, mais les manifestations d'une vérité unique qui, perdue avec l'avancement du cycle d'existence, se retrouverait dans ces différentes formes. Selon lui, l'Agarttha — cette contrée inaccessible et souterraine — ne serait qu'un des nombreux noms attribués à la Terre sacrée par excellence, le prototype des « Terres saintes » que l'on retrouve dans toutes les cultures.

Pourtant, malgré l'accumulation d'analogies et de parallèles, l'ouvrage demeure un exercice de style extrêmement dense et, malheureusement, décousu. On a du mal à comprendre où Guénon veut en venir. À force de juxtaposer les mythes de l'Orient et de l'Occident, il nous livre une succession d'éléments mythologiques passionnants — la montagne, l'île, la pierre, et même la quadrature du cercle —, sans jamais aboutir à une conclusion claire. L'idée d'une origine commune à toutes ces légendes, censée être la preuve ultime d'une Tradition primordiale, semble pour le lecteur contemporain aussi bancale que la Révélation des pyramides, œuvre dont l'argumentation laisse à désirer. D'ailleurs, on se rappelle que la quadrature du cercle avait été démontrée impossible par Lindemann quelques années avant même la naissance de Guénon, ce qui, ironiquement, annihile le mystère que l'auteur s'efforce de faire naître autour de ses symboles.

Au fil des pages, Guénon expose des récits anciens et des symboles qui, pris isolément, sont fascinants : il y a ce Melchisédech, ce roi de Salem qui bénit Abraham, point de convergence entre la tradition hébraïque et la tradition primordiale, et qui se retrouve dans les analogies avec les trois fonctions suprêmes — le roi, le prêtre, et le prophète. Mais la lecture se transforme vite en une sorte de patchwork où les références se bousculent, et où l'on se perd dans un labyrinthe d'analogies qui se veulent universelles sans jamais se fixer sur une argumentation cohérente.

Ce qui frappe également, c'est le manque d'originalité dans le traitement des symboles : il n'y a rien de nouveau dans la montagne, l'île ou la pierre. Ces symboles, omniprésents dans la mythologie mondiale, sont ici rassemblés sous l'égide d'une prétendue origine commune, mais l'approche manque de la rigueur nécessaire pour convaincre. En ce sens, Le roi du monde rappelle un peu le film Matrix, où la quête d'une vérité cachée se heurte à une succession d'indices énigmatiques, sans jamais offrir au spectateur la satisfaction d'une révélation claire.

L'ensemble de l'ouvrage, bien que très court, se révèle être un condensé d'informations et d'idées qui demanderaient, pour être pleinement appréciées, une connaissance préalable assez étendue des traditions ésotériques. Le lecteur non initié se trouve alors confronté à un style opaque et à des comparaisons souvent tirées par les cheveux. En fin de compte, malgré une densité de références qui pourrait séduire les amateurs d'ésotérisme, le manque de cohérence et l'accumulation d'idées sans véritable fil conducteur donnent l'impression que Guénon se perd lui-même dans ses raisonnements.

Si vous êtes passionné par les mystères des traditions anciennes et que vous aimez la quête d'une vérité universelle, vous trouverez peut-être dans cet ouvrage quelques éclats d'inspiration. En définitive, Le roi du monde de Guénon, avec sa densité inouïe et son style décousu, se révèle être une œuvre intrigante, mais frustrante, qui, au lieu de dévoiler un message clair, se contente de multiplier les symboles sans jamais les faire résonner de manière cohérente.
Ma note48%
Lu le 24 Février 2025


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