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· Julien   Lepage

Le monde magique de Jérôme Commandeur
Jérôme Commandeur
2024

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Illustration de critique : Le monde magique de Jérôme Commandeur
L'appétit de Jérôme Commandeur pour la métamorphose n'est plus à prouver, et lorsque Canal+ lui offre carte blanche pour créer sa propre émission de sketchs, l'attente était palpable. Avec un casting prestigieux d'une quarantaine d'invités, de Valérie Lemercier à François Damiens en passant par Eddy Mitchell, cette série en huit épisodes promettait de faire revivre l'âge d'or des parodies télévisuelles, dans la lignée des Nuls ou des Inconnus. L'humoriste s'attaque ici à un exercice casse-gueule : ressusciter un genre qui semblait avoir dit son dernier mot avec le déclin des Guignols.

La proposition est ambitieuse : Commandeur endosse le costume de maître de cérémonie d'un univers où tout est prétexte à parodie. Des émissions cultes de la télévision française aux productions Netflix, des publicités absurdes aux bandes-annonces fictives, le comédien traverse les décennies et les formats avec une énergie débordante. On y croise un Patrick Balkany plus vrai que nature, une Maïté ressuscitée pour maltraiter une énième anguille, un Nikos Aliagas en mode « Star School », et même une reine d'Angleterre dans des circonstances pour le moins... inconvenantes. L'homme a passé plus d'un an à écrire seul les cinquante parodies qui composent cette série : un travail de titan qui force le respect, même si le résultat interroge.

Le problème fondamental de cette entreprise réside dans son écriture inégale. Si certains sketches touchent juste (la séquence des Balkany portée par une Audrey Lamy déchaînée fonctionne remarquablement bien), la majorité tombe dans le piège de la facilité. Les parodies s'enchaînent sans véritable fil conducteur, donnant l'impression d'un zapping frénétique plutôt que d'une construction réfléchie. L'absence d'une équipe d'auteurs se fait cruellement sentir : les vannes tournent souvent à vide, les situations s'étirent au-delà du supportable, et l'on devine trop souvent la chute avant même qu'elle n'arrive. Cette solitude créative, qui aurait pu être une force, devient paradoxalement la faiblesse majeure du projet. On pense au Saturday Night Live et sa « writers room » pléthorique, et on se demande pourquoi Commandeur s'est infligé ce marathon solitaire.

Les personnages créés oscillent entre le génie et le ratage complet. Quand Commandeur incarne Patrick Balkany avec sa gouaille caractéristique ou ressuscite Maïté dans toute sa truculence, on retrouve le talent d'imitateur qu'on lui connaît depuis ses débuts. Mais ces moments de grâce sont noyés dans une galerie de caricatures qui peinent à dépasser le stade du déguisement élaboré. Le problème n'est pas tant dans la transformation physique (le budget maquillage et costumes a visiblement été conséquent) que dans l'absence de profondeur de ces personnages qui restent des coquilles vides, des prétextes à grimaces plutôt que de véritables créations comiques. On est loin de la finesse d'un Sacha Baron Cohen dans Borat ou Brüno, où la transformation servait un propos satirique mordant.

La série tente d'aborder des thèmes variés, comme la télé-réalité, le capitalisme médiatique, la nostalgie télévisuelle, mais sans jamais vraiment creuser. Les parodies restent en surface, se contentant de reproduire les codes sans les subvertir véritablement. Là où le Larry Sanders Show déconstruisait brillamment les coulisses du talk-show, où Charlie Brooker démonte les médias dans Black mirror, Commandeur se contente trop souvent du pastiche gentillet. Le tournage parisien, avec ses décors soignés et ses reconstitutions minutieuses, ne peut masquer ce manque d'ambition satirique. On rit parfois, mais on ne réfléchit jamais.

Techniquement, la réalisation oscille entre le professionnel et l'amateur éclairé. Les réalisateurs Rémi Fournis, Lionel Hirlé, Rodrigue Huart et Xavier Maingon peinent à trouver une unité de ton. Certains sketches bénéficient d'une mise en scène soignée qui rappelle les grandes heures de Canal+, d'autres donnent l'impression d'avoir été tournés à la va-vite, avec un timing approximatif qui tue les effets comiques dans l'œuf. Les bêtisiers en fin d'épisode révèlent d'ailleurs une ambiance de franche camaraderie sur le plateau : on sent que l'équipe s'est amusée, mais ce plaisir ne se transmet pas toujours à l'écran. La photographie reste correcte sans être mémorable, et la bande-son fait le job sans plus.

Le casting prestigieux constitue à la fois l'atout majeur et le talon d'Achille de la série. Quand Valérie Lemercier ou Marina Foïs débarquent pour un sketch, leur professionnalisme illumine momentanément l'écran. Mais trop souvent, on a l'impression que ces invités de marque sont venus faire acte de présence plus que participer à une aventure créative. Eddy Mitchell, en particulier, semble perplexe devant ce qui lui est demandé de faire : son air consterné n'est pas feint. Commandeur lui-même alterne entre moments de grâce (ses transformations physiques sont impressionnantes) et surjeu épuisant. On le sent parfois trop investi, comme s'il voulait compenser par l'énergie ce qui manque au script. Les jeunes talents comme Panayotis Pascot ou Alison Wheeler s'en sortent mieux, peut-être parce qu'ils ont moins à perdre et osent davantage.

Au final, Le monde magique de Jérôme Commandeur ressemble à ces soirées entre amis où l'on refait le monde du spectacle : on rit de bon cœur sur le moment, mais le lendemain, on peine à se souvenir de ce qui nous avait tant amusés. La série n'est ni le désastre annoncé par certains détracteurs, ni le renouveau de la parodie télévisuelle espéré. Elle existe dans cet entre-deux inconfortable où l'ambition se heurte à ses propres limites. Pour retrouver l'esprit de la parodie télévisuelle moderne et efficace, on se tournera plutôt vers La flamme de Jonathan Cohen, qui a su actualiser le genre avec intelligence, ou vers les sketchs du Palmashow qui, malgré leur côté potache assumé, font preuve d'une vraie inventivité formelle. Commandeur reste un formidable clown, mais cette tentative de créer son propre univers comique révèle qu'entre l'imitation et la création, il y a un fossé que même cinquante perruques et des kilos de latex ne peuvent combler.
Ma note31%
Vu le 11 Novembre 2025


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