L'origine du mal
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Avec L'Heure de la sortie en 2018, Sébastien Marnier avait livré un thriller scolaire suffisamment intrigant pour qu'on lui accorde le bénéfice du doute. Quatre ans plus tard, il revient avec L'Origine du mal, une plongée dans les méandres d'une famille bourgeoise installée dans une luxueuse villa en bord de mer, autour d'un casting quatre étoiles : Laure Calamy, Jacques Weber, Dominique Blanc et Doria Tillier. Sur le papier, l'affiche donne envie. À l'écran, c'est une autre histoire. Stéphane, ouvrière sans histoires et prénommée au masculin comme pour mieux brouiller les pistes dès le générique, débarque dans cette villa cossue pour y rencontrer un père qu'elle n'a jamais croisé — un patriarche richissime et autoritaire incarné avec stature par Jacques Weber. Elle y trouve une famille au grand complet : une belle-mère fantasque et acheteuse compulsive, une demi-sœur froide en femme d'affaires cassante, une adolescente rebelle, une servante au regard trop fixe. Le décor est planté, les masques sont en place. Quelqu'un ment. Tout le monde ment, même. L'idée de départ, il faut le reconnaître, est plutôt bonne. Marnier s'inscrit dans une veine clairement chabrolienne — le prénom androgyne de l'héroïne, le portrait à charge de la grande bourgeoisie, ses secrets honteux et ses petites lâchetés soigneusement dissimulées sous les lambris. La comparaison avec Claude Chabrol n'est pas usurpée : on pense à La Cérémonie, aux Noces rouges, à cette façon qu'avait le maître de disséquer les classes sociales comme on épingle des papillons. Le scénario multiplie les faux-semblants, les retournements de situation et les dialogues qui claquent, avec suffisamment de tension pour maintenir l'attention. Le tout dans un décor intérieur soigné jusqu'à l'obsession — on raconte que trois stagiaires ont été mobilisés rien que pour coller les étiquettes sur chacune des cassettes vidéo d'une étagère aperçue quelques secondes à l'écran. Ce genre de détail, on aime. Là où ça se complique, c'est du côté des personnages. Stéphane reste étrangement opaque — trop naïve pour être crédible, trop lucide pour être vraiment touchante —, et les autres membres de la famille tournent rapidement en archétypes bien rodés. Le patriarche autoritaire, l'épouse déréglée, la fille de glace : on déplace des pions sur un plateau, on ne côtoie pas des êtres humains. Quant aux enjeux de l'intrigue, ils s'empilent au point de finir par se neutraliser mutuellement, chaque rebondissement effaçant la portée du précédent. L'argent comme source de corruption, le mensonge fondateur, l'identité fragmentée : Marnier ne manque pas d'ambitions thématiques, et son film mérite d'être vu comme une tentative sérieuse d'explorer ce que la bourgeoisie fabrique comme violence ordinaire. Le titre lui-même joue sur plusieurs tableaux — l'origine familiale, l'origine sociale, l'origine morale du mal — et il y a quelque chose d'honnête dans cette volonté de faire remonter le spectateur aux racines du drame. Mais entre les intentions affichées et leur traduction à l'écran, il y a un gouffre. Et ce gouffre a un nom : la mise en scène. Marnier multiplie les effets formels avec une générosité qui frise l'indigestion. Split screens en cinq parties façon Brian De Palma, changements de ratio en cours de scène, travail sonore qui déraille ostensiblement, cadres soudainement disloqués — l'arsenal est déployé avec une frénésie qui finit par devenir contre-productive. On comprend l'idée : les faux-semblants ont leur équivalent visuel, le mensonge se lit jusqu'dans la grammaire formelle. Mais à force de signaler en permanence que le film est malin, il cesse d'être aussi malin qu'il le prétend. Le réalisateur se perd dans ses propres expérimentations, et on le perd avec lui. Ce qui devait créer de la tension génère surtout de la confusion, et l'accumulation de procédés stylistiques finit par saturer — au sens propre du terme. Laure Calamy, elle, est irréprochable. Dans un registre bien éloigné de ses emplois habituels — loin de l'énergie débordante d'À plein temps, sorti la même année —, elle habite Stéphane avec une retenue et une présence troublante qui sauvent régulièrement le film de lui-même. Dominique Blanc se régale dans son rôle de grande bourgeoise déréglée et dépensière, Jacques Weber impose sa stature sans forcer, et Doria Tillier convainc dans un emploi inhabituellement dur pour elle. Le casting n'est absolument pas en cause. C'est bien là le problème : réuni autour d'une idée de départ fertile, tout ce beau monde se retrouve prisonnier d'une mise en scène qui tourbillonne dans le vide. Marnier aurait eu tout à gagner à resserrer, à choisir — entre le thriller de famille, le portrait social acéré et le film-puzzle formel. En voulant tout faire à la fois, il ne fait finalement aucune de ces choses vraiment bien. La frustration est d'autant plus grande que les ingrédients étaient là. Ceux qui cherchent une vraie descente dans les cercles de la bourgeoisie française, avec la maîtrise que ce sujet mérite, iront ou retourneront chez Claude Chabrol directement, ou côté coréen avec Parasite — qui, lui, sait exactement ce qu'il veut raconter, et comment le raconter sans s'éparpiller.
Ma note33%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !