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· Julien   Lepage

Lost : les disparus
Damon Lindelof et J. J. Abrams
2004 – 2010

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Illustration de critique : Lost : les disparus
Difficile de parler de télévision en 2009 sans évoquer le phénomène qui aura marqué ces six dernières années. Damon Lindelof et J. J. Abrams ont accouché d'un monstre télévisuel dont on peine encore à mesurer l'ampleur, une série qui divise autant qu'elle fascine, qui exaspère autant qu'elle bouleverse. Avec un pilote qui a coûté entre 10 et 14 millions de dollars (du jamais vu à l'époque, au point que le dirigeant d'ABC Lloyd Braun s'est fait virer avant même la diffusion pour avoir validé un projet aussi risqué) Lost s'annonçait comme un pari fou. Un casting d'inconnus largués sur une île mystérieuse, le tout porté par un budget digne d'une superproduction hollywoodienne. On peut dire que le pari a été tenu, du moins en partie.

Le pitch tient en quelques mots : le vol Oceanic 815 reliant Sydney à Los Angeles s'écrase sur une île du Pacifique. Les survivants découvrent rapidement que leur refuge n'a rien d'un paradis tropical. Entre menaces invisibles, créatures inexpliquées et présences mystérieuses, l'île recèle plus de secrets qu'elle n'en révèle. Mais Lost ne se contente pas de cette trame d'aventure survivaliste. La série développe un système de narration en double hélice : d'un côté, le présent sur l'île avec ses dangers et ses mystères, de l'autre, des flashbacks qui plongent dans le passé trouble de chaque personnage. C'est là que réside la véritable ambition de la série : faire de cette île un purgatoire métaphorique où des âmes brisées viennent chercher leur rédemption.

Le scénario jongle avec une mythologie tentaculaire qui emprunte autant à la philosophie qu'à la science-fiction, du bouddhisme aux théories sur le voyage temporel. Le projet Dharma, les Autres, la fumée noire, les nombres maudits 4-8-15-16-23-42... La série ne cesse d'empiler les couches de mystères. C'est à la fois sa force et sa faiblesse. Quand ça fonctionne, on a droit à des moments de grâce narrative, des twists qui redéfinissent tout ce qu'on croyait savoir. Le final de la saison 3, qui révèle que ce qu'on prenait pour des flashbacks étaient en réalité des flashforwards, reste un tour de force scénaristique. Mais quand ça déraille, et ça arrive plus souvent qu'on ne voudrait l'admettre, on se retrouve avec des longueurs interminables, des intrigues qui partent en vrille, des personnages qui tournent en rond. L'épisode sur Nikki et Paolo en saison 3 ? Un exemple parfait de remplissage inutile qui fait perdre un temps précieux.

La série navigue entre plusieurs tons et ne les maîtrise pas tous avec la même aisance. Les épisodes centrés sur la survie pure fonctionnent bien, ceux qui explorent les relations entre personnages également. Mais dès qu'on verse dans l'ésotérisme pur, dans cette mythologie qui part dans tous les sens, on frôle parfois le ridicule. Il y a quelque chose de profondément improvisé dans la construction globale, comme si les scénaristes avaient ouvert des portes sans trop savoir ce qu'il y avait derrière. Ce n'est pas du Sa majesté des mouches, même si la série tente clairement de s'en inspirer. Ce n'est pas non plus du Twin Peaks, malgré des similitudes dans le traitement du mystère. Lost essaie d'être les deux à la fois, et c'est là que le bât blesse.

Là où la série touche à l'excellence, c'est dans sa galerie de personnages. Jack Shephard, le chirurgien au complexe du héros interprété par Matthew Fox, incarne parfaitement l'homme de science cartésien qui refuse de lâcher prise. Face à lui, John Locke de Terry O'Quinn, le mystique qui croit au destin et aux signes, représente l'homme de foi. Cette dichotomie traverse toute la série et donne ses meilleurs moments de tension dramatique. Kate, la fugitive campée par Evangeline Lilly, oscille entre les deux hommes dans un triangle amoureux qui fonctionne par intermittence. Sawyer de Josh Holloway, le bad boy au cœur tendre, échappe heureusement aux clichés les plus grossiers grâce à une écriture nuancée.

Le couple coréen Sun et Jin, respectivement joués par Yunjin Kim et Daniel Dae Kim, offre une perspective culturelle bienvenue (d'ailleurs, le rôle de Sun a été créé spécialement pour l'actrice après qu'elle ait auditionné pour Kate). Jorge Garcia apporte une touche d'humanité désarmante avec son Hurley, le malchanceux gagnant du loto dont les nombres maudits tissent un fil rouge fascinant. Sayid de Naveen Andrews, l'ancien tortionnaire irakien en quête de rédemption, complète cette mosaïque d'humanité brisée.

Mais c'est Henry Ian Cusick, dans le rôle de Desmond Hume, qui tire son épingle du jeu. Introduit en saison 2, ce personnage devient rapidement le cœur émotionnel de la série. Sa quête pour retrouver Penny, son histoire d'amour tragique, ses voyages dans le temps... Desmond transcende le matériau parfois bancal qu'on lui donne. L'épisode Perdu dans le temps en saison 4, où il saute d'une époque à l'autre en cherchant une constante temporelle, atteint des sommets rarement égalés à la télévision. Et que dire de Michael Emerson en Benjamin Linus ? Le chef manipulateur des Autres apporte une ambiguïté délicieuse, on ne sait jamais vraiment de quel côté il se situe.

Pourtant, malgré cette richesse, tous ne bénéficient pas du même traitement. Charlie de Dominic Monaghan, la rock star déchue, peine à sortir du rôle du junkie pathétique. Michael et son fils Walt disparaissent des radars pendant des saisons entières. Claire devient presque transparente après avoir accouché. Et que dire d'Ana Lucia, incarnée par Michelle Rodriguez, si agaçante qu'on a presqu'applaudi sa mort ? La série a créé tellement de personnages qu'elle ne sait plus quoi en faire. Certains sont sacrifiés sans ménagement (on pense à Mr. Eko, parti de la série suite à des tensions avec la production), d'autres végètent en arrière-plan.

Au-delà de l'aventure et du suspense, Lost tente d'explorer des thématiques plus profondes. La question de la foi contre la raison traverse toute la série, incarnée par le conflit permanent entre Jack et Locke. Il y a aussi cette idée que le salut passe par les autres, que la rédemption est collective plutôt qu'individuelle. Chaque personnage traîne un passé lourd, des traumas, des erreurs, et l'île devient le lieu où ils peuvent se racheter, se réparer mutuellement. C'est une belle idée, presque naïve dans son optimisme : nous ne sommes pas seuls, et c'est ensemble qu'on s'en sortira.

La série questionne aussi notre rapport à la mort, à l'au-delà. Que se passe-t-il après ? Y a-t-il quelque chose ? Les flashsideways de la dernière saison tentent d'y répondre en proposant une vision de l'après-mort comme un espace intermédiaire où l'on se retrouve avant de « passer de l'autre côté ». C'est audacieux, c'est ambitieux, et c'est là que réside toute l'ambivalence de Lost : la série ose poser de grandes questions métaphysiques, mais les réponses qu'elle apporte sont parfois décevantes, parfois confuses, parfois simplement frustrantes.

On ne peut pas parler de Lost sans évoquer son contexte post-11 septembre. Cette série d'individus traumatisés par un crash d'avion, forcés de cohabiter dans un environnement hostile où plane une menace invisible, résonne évidemment avec les angoisses de l'époque. La paranoïa, la méfiance de l'autre, la difficulté à faire communauté quand chacun cache ses secrets... Lost est aussi le reflet d'une Amérique qui doute, qui a peur, qui cherche du sens dans le chaos. Le projet Dharma et ses expériences scientifiques évoquent les dérives de la recherche militaire. Les Autres rappellent la figure de l'ennemi insaisissable. L'île elle-même, avec ses propriétés mystérieuses, devient une métaphore de l'incompréhensible qui régit nos vies.

Visuellement, la série est un régal pour les yeux. Tournée intégralement à Hawaï (ce qui a rapporté plus de 228 millions de dollars à l'économie locale sur trois ans) elle exploite à merveille les décors naturels. Les plages paradisiaques contrastent avec l'obscurité menaçante de la jungle, les bunkers Dharma apportent une touche de science-fiction rétro-futuriste. La photographie joue sur les contrastes, entre la lumière aveuglante du jour et les ténèbres inquiétantes de la nuit. La fumée noire, rendue par des effets spéciaux qui tiennent plutôt bien la route pour l'époque, reste une menace visuelle impressionnante. Chaque épisode est mis en scène avec soin, même si certains réalisateurs s'en sortent mieux que d'autres. Abrams lui-même, qui a réalisé le pilote, impose un style dynamique, presque cinématographique, qui sera malheureusement difficile à maintenir sur la durée.

La bande originale de Michael Giacchino mérite une mention spéciale. Ses thèmes, tantôt mélancoliques tantôt épiques, accompagnent parfaitement l'émotion des scènes. Le motif principal de Lost est devenu iconique, tout comme les variations qu'il compose pour chaque personnage. C'est du travail de compositeur de cinéma appliqué à la télévision, et ça se sent. Les moments de grâce émotionnelle de la série doivent beaucoup à cette partition.

Du côté des acteurs, le niveau est inégal, mais globalement satisfaisant. Matthew Fox incarne Jack avec une intensité parfois trop appuyée, mais il porte bien le poids du héros tourmenté. O'Quinn est parfait en Locke, il arrive à rendre attachant un personnage qui pourrait facilement devenir agaçant avec son mysticisme à tout va. Lilly fait ce qu'elle peut avec Kate, même si le personnage souffre d'une écriture hésitante : on ne sait jamais vraiment ce que les scénaristes veulent en faire. Holloway crève l'écran en Sawyer, apportant ce mélange de cynisme et de vulnérabilité qui rend le personnage irrésistible.

Cusick, déjà évoqué, livre une performance exceptionnelle, surtout dans Perdu dans le temps où il doit jongler entre deux temporalités et deux états émotionnels. C'est du grand art. Emerson est tout simplement parfait en Benjamin Linus, créant l'un des antagonistes les plus fascinants de la télévision récente. Son jeu tout en retenue, ses silences calculés, son regard inquiétant... Il vole chaque scène où il apparaît. Garcia apporte une sincérité désarmante à Hurley, en faisant bien plus qu'un simple comic relief. Les seconds couteaux s'en sortent également bien, même si certains, comme Rodriguez, semblent avoir été mal dirigés ou tout simplement coincés dans des rôles ingrats.

Alors voilà, au bout de ces six saisons, que retenir de Lost ? C'est un monument bancal, une cathédrale inachevée dont on admire l'ambition tout en regrettant les malfaçons. La série aura révolutionné la télévision, imposant un modèle de narration complexe, une mythologie tentaculaire, des personnages travaillés en profondeur. Elle aura montré qu'on pouvait oser la métaphysique, la spiritualité, les grandes questions existentielles dans un format populaire. Mais elle aura aussi prouvé qu'improviser une mythologie au fil de l'eau, sans plan d'ensemble rigoureux, mène inévitablement à des incohérences et des frustrations.

Il y a dans Lost des moments de télévision absolue, des scènes qui resteront gravées longtemps. Le crash de l'avion en ouverture du pilote. La découverte de la trappe. Le « We have to go back » de Jack. Le sacrifice de Charlie. L'épisode entier consacré à Desmond et son voyage temporel. Ces instants justifient à eux seuls l'investissement émotionnel que la série réclame. Mais il y a aussi des longueurs, des détours inutiles, des mystères sans réponse satisfaisante, des personnages abandonnés en chemin.

Le fou qui regarde le doigt plutôt que la Lune... C'est peut-être là toute la question. Lost nous invite à dépasser les mystères, les théories, la mécanique narrative pour accéder à quelque chose de plus essentiel : une réflexion sur ce qui nous lie, sur notre besoin des autres pour devenir pleinement nous-mêmes, sur ce qu'on espère trouver après la mort. Certains y verront une profondeur philosophique touchante, d'autres une tentative maladroite de donner du sens à un récit qui en manque cruellement. Les deux camps ne manquent pas d'arguments.

Six années à suivre ces naufragés, c'est long. Certains épisodes donnent envie de tout plaquer, d'autres rappellent pourquoi on est tombé amoureux de la série au départ. Lost est une expérience frustrante et fascinante, exaspérante et bouleversante. Une série imparfaite qui visait les étoiles et s'est parfois vautrée dans le sable, mais qui aura au moins eu le mérite d'essayer. Dans le paysage télévisuel formaté, c'est déjà beaucoup.
Ma note72%
Vu le 14 Septembre 2009


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