Le père de nos pères
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Difficile d'imaginer qu'un auteur capable de nous faire vibrer pour des colonies de fourmis puisse, quelques années plus tard, nous infliger un thriller paléontologique aussi bancal. Et pourtant. Bernard Werber, c'est un peu le cousin éloigné de la littérature française : on l'invite à chaque repas de famille parce qu'il met de l'ambiance, mais on sait qu'à un moment donné il va raconter un truc qui met tout le monde mal à l'aise. Après le triomphe de la trilogie des Fourmis, qui lui a valu le Grand prix des lectrices de Elle en 1993, et l'audacieux Les thanatonautes, l'homme s'attaque en 1998 à rien de moins que les origines de l'humanité. Le programme est alléchant. Le résultat, nettement moins. Le père de nos pères inaugure ce que Werber appelle le cycle des « Aventuriers de la science », et introduit deux personnages qu'on retrouvera plus tard dans L'ultime Secret et Le rire du cyclope. Autant dire que c'est un roman fondateur dans son œuvre ; ce qui rend sa relative médiocrité d'autant plus regrettable.
Le pitch, reconnaissons-le, donne envie. Le professeur Adjémian, paléontologue de renom, s'apprête à révéler au monde la nature du fameux chaînon manquant : cette pièce absente du puzzle de l'évolution qui fait fantasmer les scientifiques depuis Darwin. Sauf qu'on le retrouve assassiné dans sa baignoire avant qu'il ait pu publier quoi que ce soit. L'affaire est classée par la police, mais pas par Lucrèce Nemrod, jeune journaliste stagiaire, ex-cambrioleuse et catcheuse à ses heures (oui, tout ça à la fois, on y reviendra), qui flaire le bon sujet. Elle s'associe à Isidore Katzenberg, journaliste scientifique retraité, sorte de Sherlock Holmes obèse et pacifiste qui vit, tenez-vous bien, dans un château d'eau reconverti où nagent des dauphins. Le duo remonte la piste du savoir interdit, croise des scientifiques aux théories plus ou moins farfelues, un industriel de la charcuterie, une star du X, et finit par s'envoler pour la Tanzanie. En parallèle, Werber intercale des chapitres situés il y a 3,7 millions d'années, racontés à la première personne par « IL », un primate africain dont on suit le quotidien dans la savane : la chasse, la survie, les prédateurs, la découverte de l'Autre. Les deux fils narratifs se croisent, se répondent par des échos thématiques (le feu, les odeurs, la peur), et convergent vers une révélation finale censée tout éclairer.
Sur le papier, la mécanique est séduisante. Cette alternance temporelle, c'est la signature Werber, ce qu'il faisait déjà très bien dans les Fourmis : deux récits qui avancent en parallèle, des transitions qui glissent d'une époque à l'autre. Et pendant les cent cinquante premières pages, ça fonctionne plutôt bien. Les chapitres préhistoriques ont une vraie force d'immersion : écrits au présent, à la première personne, ils nous plongent dans la conscience rudimentaire, mais vibrante, de ce primate qui découvre le monde. On pense évidemment à La guerre du feu de Rosny aîné, dont Werber reprend d'ailleurs quelques motifs sans trop s'en cacher. De l'autre côté, l'enquête contemporaine démarre avec un certain allant, portée par la curiosité de voir défiler les différentes théories sur nos origines : panspermie, supersexualité, intervention extraterrestre, théorie aquatique... C'est du Werber vulgarisateur, et à ce jeu-là il sait y faire. On apprend des choses, on tourne les pages, on se laisse porter.
Et puis le soufflé retombe. Assez brutalement, quelque part autour du deuxième tiers. L'intrigue policière, qui prétendait jouer dans la cour du thriller, oublie un ingrédient pourtant essentiel : le suspense. Les rebondissements s'enchaînent avec la subtilité d'un épisode d'Alerte à Malibu : enlèvements, poursuites, évasions miraculeuses, le tout saupoudré de coïncidences tellement heureuses qu'elles en deviennent gênantes. Les personnages, surtout, posent un vrai problème. Lucrèce Nemrod est décrite à chaque apparition avec sa « crinière rousse ondulée » et ses « yeux émeraude », comme si Werber avait oublié qu'il nous l'avait déjà présentée au chapitre précédent. Relue en 2021, cette insistance sur le physique de l'héroïne, combinée à des scènes où elle se retrouve déshabillée et attachée avec une régularité suspecte, passe franchement mal. Isidore, de son côté, est un archétype ambulant du « gros génie excentrique », dont le surpoids est mentionné avec une lourdeur — c'est le cas de le dire — qui confine à l'obsession. Ensemble, ils forment un duo dont la complémentarité est soulignée avec tant d'insistance qu'on a l'impression de regarder le générique d'une série policière des années 90 plutôt que de lire un roman.
Mais le vrai naufrage, c'est le dernier acte. Sans trop dévoiler la résolution, disons que la théorie du chaînon manquant proposée par Werber est d'une audace qui confine au grand n'importe quoi. On sent bien l'intention provocatrice, le clin d'œil au lecteur, le « et si ? » jubilatoire qui est sa marque de fabrique. Sauf que cette fois, le saut dans le vide est trop grand, et on atterrit dans le ridicule plutôt que dans l'émerveillement. La scène d'évasion dans l'usine d'abattage de porcs — où les animaux se liguent pour sauver nos héros en formant une pyramide porcine, rien que ça — restera pour moi l'un des moments les plus involontairement comiques de toute la bibliographie de l'auteur. Ce n'est même pas que c'est mal écrit au sens technique : la prose de Werber est toujours fluide, toujours efficace, calibrée pour ne jamais perdre le lecteur. C'est justement le problème. Comme le notait L'Express à propos de son œuvre en général, cette écriture qui vise l'efficacité bascule trop souvent dans le simplisme. Ici, elle tourne à vide, au service d'une intrigue qui ne tient plus debout.
Il y a aussi la question du vieillissement, et elle est cruelle. Relu vingt-trois ans après sa parution, le roman accumule les passages datés : les descriptions de la Tanzanie à coups de clichés sur les restos dégueulasses et les vendeurs ambulants, un détour par la Belgique associée à la pédophilie avec la légèreté d'un éléphant, un traitement de l'homosexualité qui ferait tiquer n'importe quel lecteur contemporain. Ce ne sont que des détails dans l'économie du récit, mais ils s'accumulent et finissent par créer un malaise que la bonne volonté encyclopédique de l'auteur ne suffit pas à dissiper.
Ce qui sauve partiellement le roman, c'est cette sincérité un peu naïve qui caractérise tout ce que fait Werber. L'homme croit à ses histoires, il croit à la curiosité comme moteur de lecture, et quand il nous expose les différentes théories de l'évolution (les vraies, cette fois), on sent le journaliste scientifique qu'il a été au Nouvel Observateur reprendre le dessus. Ces passages de vulgarisation sont honnêtes, parfois passionnants. Le problème, c'est que tout le reste (la gangue fictionnelle qui les enrobe) n'est pas à la hauteur. On pense, en refermant le livre, au Monde de Sophie de Jostein Gaarder, qui réussissait infiniment mieux cet exercice de pédagogie romancée. Ou à Dan Brown, dont les recettes (enquête + révélation + pseudo-science) sont similaires, mais chez qui au moins le mécanisme du page-turner ne se grippe jamais complètement.
Le père de nos pères n'est pas le pire roman de Werber, mais c'est peut-être celui où l'écart entre la promesse et le résultat se fait le plus cruellement sentir. Un sujet en or, un dispositif narratif qui a fait ses preuves, et au bout du compte un livre qu'on repose avec le sentiment d'avoir fait un long détour pour pas grand-chose. Comme le dit l'un des personnages du roman, la question est souvent plus importante que la réponse. En l'occurrence, c'est un constat qui s'applique douloureusement à l'ouvrage lui-même.
Le pitch, reconnaissons-le, donne envie. Le professeur Adjémian, paléontologue de renom, s'apprête à révéler au monde la nature du fameux chaînon manquant : cette pièce absente du puzzle de l'évolution qui fait fantasmer les scientifiques depuis Darwin. Sauf qu'on le retrouve assassiné dans sa baignoire avant qu'il ait pu publier quoi que ce soit. L'affaire est classée par la police, mais pas par Lucrèce Nemrod, jeune journaliste stagiaire, ex-cambrioleuse et catcheuse à ses heures (oui, tout ça à la fois, on y reviendra), qui flaire le bon sujet. Elle s'associe à Isidore Katzenberg, journaliste scientifique retraité, sorte de Sherlock Holmes obèse et pacifiste qui vit, tenez-vous bien, dans un château d'eau reconverti où nagent des dauphins. Le duo remonte la piste du savoir interdit, croise des scientifiques aux théories plus ou moins farfelues, un industriel de la charcuterie, une star du X, et finit par s'envoler pour la Tanzanie. En parallèle, Werber intercale des chapitres situés il y a 3,7 millions d'années, racontés à la première personne par « IL », un primate africain dont on suit le quotidien dans la savane : la chasse, la survie, les prédateurs, la découverte de l'Autre. Les deux fils narratifs se croisent, se répondent par des échos thématiques (le feu, les odeurs, la peur), et convergent vers une révélation finale censée tout éclairer.
Sur le papier, la mécanique est séduisante. Cette alternance temporelle, c'est la signature Werber, ce qu'il faisait déjà très bien dans les Fourmis : deux récits qui avancent en parallèle, des transitions qui glissent d'une époque à l'autre. Et pendant les cent cinquante premières pages, ça fonctionne plutôt bien. Les chapitres préhistoriques ont une vraie force d'immersion : écrits au présent, à la première personne, ils nous plongent dans la conscience rudimentaire, mais vibrante, de ce primate qui découvre le monde. On pense évidemment à La guerre du feu de Rosny aîné, dont Werber reprend d'ailleurs quelques motifs sans trop s'en cacher. De l'autre côté, l'enquête contemporaine démarre avec un certain allant, portée par la curiosité de voir défiler les différentes théories sur nos origines : panspermie, supersexualité, intervention extraterrestre, théorie aquatique... C'est du Werber vulgarisateur, et à ce jeu-là il sait y faire. On apprend des choses, on tourne les pages, on se laisse porter.
Et puis le soufflé retombe. Assez brutalement, quelque part autour du deuxième tiers. L'intrigue policière, qui prétendait jouer dans la cour du thriller, oublie un ingrédient pourtant essentiel : le suspense. Les rebondissements s'enchaînent avec la subtilité d'un épisode d'Alerte à Malibu : enlèvements, poursuites, évasions miraculeuses, le tout saupoudré de coïncidences tellement heureuses qu'elles en deviennent gênantes. Les personnages, surtout, posent un vrai problème. Lucrèce Nemrod est décrite à chaque apparition avec sa « crinière rousse ondulée » et ses « yeux émeraude », comme si Werber avait oublié qu'il nous l'avait déjà présentée au chapitre précédent. Relue en 2021, cette insistance sur le physique de l'héroïne, combinée à des scènes où elle se retrouve déshabillée et attachée avec une régularité suspecte, passe franchement mal. Isidore, de son côté, est un archétype ambulant du « gros génie excentrique », dont le surpoids est mentionné avec une lourdeur — c'est le cas de le dire — qui confine à l'obsession. Ensemble, ils forment un duo dont la complémentarité est soulignée avec tant d'insistance qu'on a l'impression de regarder le générique d'une série policière des années 90 plutôt que de lire un roman.
Mais le vrai naufrage, c'est le dernier acte. Sans trop dévoiler la résolution, disons que la théorie du chaînon manquant proposée par Werber est d'une audace qui confine au grand n'importe quoi. On sent bien l'intention provocatrice, le clin d'œil au lecteur, le « et si ? » jubilatoire qui est sa marque de fabrique. Sauf que cette fois, le saut dans le vide est trop grand, et on atterrit dans le ridicule plutôt que dans l'émerveillement. La scène d'évasion dans l'usine d'abattage de porcs — où les animaux se liguent pour sauver nos héros en formant une pyramide porcine, rien que ça — restera pour moi l'un des moments les plus involontairement comiques de toute la bibliographie de l'auteur. Ce n'est même pas que c'est mal écrit au sens technique : la prose de Werber est toujours fluide, toujours efficace, calibrée pour ne jamais perdre le lecteur. C'est justement le problème. Comme le notait L'Express à propos de son œuvre en général, cette écriture qui vise l'efficacité bascule trop souvent dans le simplisme. Ici, elle tourne à vide, au service d'une intrigue qui ne tient plus debout.
Il y a aussi la question du vieillissement, et elle est cruelle. Relu vingt-trois ans après sa parution, le roman accumule les passages datés : les descriptions de la Tanzanie à coups de clichés sur les restos dégueulasses et les vendeurs ambulants, un détour par la Belgique associée à la pédophilie avec la légèreté d'un éléphant, un traitement de l'homosexualité qui ferait tiquer n'importe quel lecteur contemporain. Ce ne sont que des détails dans l'économie du récit, mais ils s'accumulent et finissent par créer un malaise que la bonne volonté encyclopédique de l'auteur ne suffit pas à dissiper.
Ce qui sauve partiellement le roman, c'est cette sincérité un peu naïve qui caractérise tout ce que fait Werber. L'homme croit à ses histoires, il croit à la curiosité comme moteur de lecture, et quand il nous expose les différentes théories de l'évolution (les vraies, cette fois), on sent le journaliste scientifique qu'il a été au Nouvel Observateur reprendre le dessus. Ces passages de vulgarisation sont honnêtes, parfois passionnants. Le problème, c'est que tout le reste (la gangue fictionnelle qui les enrobe) n'est pas à la hauteur. On pense, en refermant le livre, au Monde de Sophie de Jostein Gaarder, qui réussissait infiniment mieux cet exercice de pédagogie romancée. Ou à Dan Brown, dont les recettes (enquête + révélation + pseudo-science) sont similaires, mais chez qui au moins le mécanisme du page-turner ne se grippe jamais complètement.
Le père de nos pères n'est pas le pire roman de Werber, mais c'est peut-être celui où l'écart entre la promesse et le résultat se fait le plus cruellement sentir. Un sujet en or, un dispositif narratif qui a fait ses preuves, et au bout du compte un livre qu'on repose avec le sentiment d'avoir fait un long détour pour pas grand-chose. Comme le dit l'un des personnages du roman, la question est souvent plus importante que la réponse. En l'occurrence, c'est un constat qui s'applique douloureusement à l'ouvrage lui-même.
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