Le papillon des étoiles
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

On n'attendait pas grand chose de Bernard Werber en 2006, et pourtant il a réussi à livrer encore moins. Le papillon des étoiles, paru chez Albin Michel, est l'un de ces romans qui arrivent en librairie avec le sourire gêné de quelqu'un qui sait qu'il a rendu une copie incomplète. À l'époque, Werber était en train de terminer Le mystère des dieux, troisième volet de sa trilogie divine. Il l'a lui-même reconnu en interview : ce bouquin a été écrit en attendant. Ça se voit. Ça se sent même, comme un plat réchauffé qu'on fait passer pour du frais.
L'auteur des Fourmis a bâti sa réputation sur une mécanique bien rodée : prendre un concept scientifique vertigineux, le vulgariser avec enthousiasme, y coller des personnages archétypaux, et emballer le tout dans une réflexion philosophique de comptoir qui flatte l'intellect sans trop le déranger. Ça a fonctionné admirablement avec Les fourmis, honorablement avec Les thanatonautes. Avec Le papillon des étoiles, la mécanique s'est grippée quelque part entre la deuxième et la troisième vitesse.
L'idée de départ est pourtant belle, objectivement. Face à une Terre à bout de souffle, Yves Kramer, ingénieur en aéronautique chez l'Agence spatiale, décide de construire un voilier solaire gigantesque — trente-deux kilomètres de long, propulsé par la lumière — capable de transporter 144 000 personnes vers une exoplanète habitable, à deux millions d'années-lumière. Le voyage durera mille ans. Une arche moderne, en somme, avec des codes de sélection drastiques pour n'embarquer que les « moins mauvais » représentants de l'espèce. Aux côtés de Kramer : Élisabeth Malory, navigatrice de renom qu'il a renversée avec sa voiture et laissée paralysée — rencontre fondatrice et légèrement problématique — et Gabriel Mac Namarra, le milliardaire providentiel dont la fortune finance l'utopie. Pendant mille ans de voyage, l'humanité miniature embarquée à bord va rejouer, inévitablement, toute l'histoire humaine : guerres de pouvoir, fanatismes, purges, renaissance. Le dénouement final révèle que la planète d'arrivée n'est autre que la Terre primitive, et les deux derniers survivants s'appellent Adrien et Éya. Adam et Ève. La boucle est bouclée, la panspermie invoquée.
Sur le papier, on pense à Rama d'Arthur C. Clarke — que Werber a d'ailleurs cité comme référence dans Les thanatonautes —, aux Enfants de Mathusalem de Robert A. Heinlein, ou plus récemment, dans un registre cinématographique, au Passengers de Morten Tyldum. Toutes ces œuvres partagent la même fascination pour le voyage générationnel comme métaphore de l'humanité livrée à elle-même. Sauf que chez Clarke ou Heinlein, il y a une rigueur, une densité, une vraie réflexion sur le temps et les sociétés. Ici, des siècles entiers s'écoulent en trois lignes, pendant que d'autres scènes s'étirent sans nécessité. Le roman souffre d'un déséquilibre de construction qui trahit l'écriture à la va-vite.
Ce qui agace le plus, c'est le gâchis. L'architecture du récit (la sélection des passagers, l'organisation de cette micro-société volante, les règles édictées pour éviter les erreurs du passé) est la partie la plus intéressante du livre. Werber y est dans son élément : pédagogue, inventif, curieux. Mais à peine ce cadre posé, le roman se délite. Les personnages restent des silhouettes. Yves Kramer est une idée plus qu'un homme. Élisabeth Malory est une fonction narrative. Quant aux dialogues, ils atteignent un degré de raideur qu'on réservait jusque-là aux téléfilms du dimanche après-midi : personne ne parle comme ça, pas même dans un vaisseau spatial fictif. Les conflits surgissent et se résolvent avec la même désinvolture : deus ex machina répétés, solutions magiques dès que la situation se complique vraiment.
La fin, censée être le clou du spectacle, est malheureusement annoncée par cent signaux discrets dès le premier tiers. Les noms des personnages finaux, les symboles bibliques maladroitement semés (la pomme, le serpent, le nombre 144 000 tiré de l'Apocalypse) tout ça pointe vers le twist avec la subtilité d'une enseigne au néon. Quand arrive la révélation Adam/Ève, on ne ressent ni choc ni émerveillement, juste la confirmation d'une impression : Werber ne nous fait pas confiance, ou peut-être ne se fait-il pas confiance lui-même, et préfère surligner ce qu'il aurait fallu laisser respirer.
Il serait injuste de nier qu'il se lit facilement et que l'ambition thématique (la violence comme trait congénital de l'espèce, l'impossibilité de repartir à zéro) mérite d'être posée. Mais en 2006, Alain Damasio venait de sortir La horde du Contrevent, et la SF française montrait ce dont elle était capable quand elle se donnait vraiment les moyens. À côté, Le papillon des étoiles ressemble à un brouillon vendu au prix d'un roman fini. Une idée qui méritait soit d'être développée en quelque chose de vraiment ambitieux, soit d'être rangée dans un tiroir le temps d'y consacrer un soin véritable. L'éditeur aurait pu le dire. Il ne l'a pas dit. Le livre est sorti, s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires, et Werber a pu finir sa trilogie. Tout le monde est content, sauf le lecteur.
L'auteur des Fourmis a bâti sa réputation sur une mécanique bien rodée : prendre un concept scientifique vertigineux, le vulgariser avec enthousiasme, y coller des personnages archétypaux, et emballer le tout dans une réflexion philosophique de comptoir qui flatte l'intellect sans trop le déranger. Ça a fonctionné admirablement avec Les fourmis, honorablement avec Les thanatonautes. Avec Le papillon des étoiles, la mécanique s'est grippée quelque part entre la deuxième et la troisième vitesse.
L'idée de départ est pourtant belle, objectivement. Face à une Terre à bout de souffle, Yves Kramer, ingénieur en aéronautique chez l'Agence spatiale, décide de construire un voilier solaire gigantesque — trente-deux kilomètres de long, propulsé par la lumière — capable de transporter 144 000 personnes vers une exoplanète habitable, à deux millions d'années-lumière. Le voyage durera mille ans. Une arche moderne, en somme, avec des codes de sélection drastiques pour n'embarquer que les « moins mauvais » représentants de l'espèce. Aux côtés de Kramer : Élisabeth Malory, navigatrice de renom qu'il a renversée avec sa voiture et laissée paralysée — rencontre fondatrice et légèrement problématique — et Gabriel Mac Namarra, le milliardaire providentiel dont la fortune finance l'utopie. Pendant mille ans de voyage, l'humanité miniature embarquée à bord va rejouer, inévitablement, toute l'histoire humaine : guerres de pouvoir, fanatismes, purges, renaissance. Le dénouement final révèle que la planète d'arrivée n'est autre que la Terre primitive, et les deux derniers survivants s'appellent Adrien et Éya. Adam et Ève. La boucle est bouclée, la panspermie invoquée.
Sur le papier, on pense à Rama d'Arthur C. Clarke — que Werber a d'ailleurs cité comme référence dans Les thanatonautes —, aux Enfants de Mathusalem de Robert A. Heinlein, ou plus récemment, dans un registre cinématographique, au Passengers de Morten Tyldum. Toutes ces œuvres partagent la même fascination pour le voyage générationnel comme métaphore de l'humanité livrée à elle-même. Sauf que chez Clarke ou Heinlein, il y a une rigueur, une densité, une vraie réflexion sur le temps et les sociétés. Ici, des siècles entiers s'écoulent en trois lignes, pendant que d'autres scènes s'étirent sans nécessité. Le roman souffre d'un déséquilibre de construction qui trahit l'écriture à la va-vite.
Ce qui agace le plus, c'est le gâchis. L'architecture du récit (la sélection des passagers, l'organisation de cette micro-société volante, les règles édictées pour éviter les erreurs du passé) est la partie la plus intéressante du livre. Werber y est dans son élément : pédagogue, inventif, curieux. Mais à peine ce cadre posé, le roman se délite. Les personnages restent des silhouettes. Yves Kramer est une idée plus qu'un homme. Élisabeth Malory est une fonction narrative. Quant aux dialogues, ils atteignent un degré de raideur qu'on réservait jusque-là aux téléfilms du dimanche après-midi : personne ne parle comme ça, pas même dans un vaisseau spatial fictif. Les conflits surgissent et se résolvent avec la même désinvolture : deus ex machina répétés, solutions magiques dès que la situation se complique vraiment.
La fin, censée être le clou du spectacle, est malheureusement annoncée par cent signaux discrets dès le premier tiers. Les noms des personnages finaux, les symboles bibliques maladroitement semés (la pomme, le serpent, le nombre 144 000 tiré de l'Apocalypse) tout ça pointe vers le twist avec la subtilité d'une enseigne au néon. Quand arrive la révélation Adam/Ève, on ne ressent ni choc ni émerveillement, juste la confirmation d'une impression : Werber ne nous fait pas confiance, ou peut-être ne se fait-il pas confiance lui-même, et préfère surligner ce qu'il aurait fallu laisser respirer.
Il serait injuste de nier qu'il se lit facilement et que l'ambition thématique (la violence comme trait congénital de l'espèce, l'impossibilité de repartir à zéro) mérite d'être posée. Mais en 2006, Alain Damasio venait de sortir La horde du Contrevent, et la SF française montrait ce dont elle était capable quand elle se donnait vraiment les moyens. À côté, Le papillon des étoiles ressemble à un brouillon vendu au prix d'un roman fini. Une idée qui méritait soit d'être développée en quelque chose de vraiment ambitieux, soit d'être rangée dans un tiroir le temps d'y consacrer un soin véritable. L'éditeur aurait pu le dire. Il ne l'a pas dit. Le livre est sorti, s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires, et Werber a pu finir sa trilogie. Tout le monde est content, sauf le lecteur.
Ma note35%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !