Le suicide français
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Quatre ans après sa sortie fracassante, Le suicide français continue de faire des dégâts dans les dîners en famille. Il faut dire qu'Éric Zemmour a le chic pour ça : l'homme est une machine à polémique, rodée depuis Le premier sexe et Mélancolie française, et ce pavé de 544 pages publié chez Albin Michel en octobre 2014 constitue sans doute le sommet — ou le nadir, selon votre angle d'attaque — de sa carrière d'essayiste. Chroniqueur star du Figaro, habitué des plateaux télé où il perfectionne l'art de faire monter la pression en deux phrases, Zemmour signe ici son œuvre la plus ambitieuse : rien de moins qu'un réquisitoire total contre les quarante années qui ont, selon lui, défait la France.
Le principe est simple, presque mécanique : l'auteur prend l'année 1970 — symboliquement marquée par la mort du général De Gaulle — comme point de départ d'une longue autopsie nationale, et avance chapitre par chapitre, année par année, événement par événement, pour démontrer comment les élites françaises ont méthodiquement sabordé leur propre pays. Nous sommes ici dans l'essai pur, mais le casting est fourni : Giscard, Mitterrand, Chirac, des syndicats, des lobbies communautaires, des juges activistes, des féministes, des eurocrates, tous convoqués à la barre dans ce tribunal d'une France qui aurait choisi, consciemment ou non, de se dissoudre. La thèse tient en un triptyque que Zemmour martèle : Dérision, Déconstruction, Destruction. Mai 68 comme péché originel. L'immigration de masse comme symptôme autant que comme cause. La mondialisation libérale comme fossoyeur économique. Le tout enrobé dans une nostalgie gaullienne assumée, presque viscérale.
Et là, il faut être honnête : ça prend. Pas sur tout, pas toujours, mais ça prend. Zemmour a un talent réel pour la formule assassine et pour relier des événements en apparence disparates : Dallas sur TF1, la loi Veil, l'effondrement du franc, Hélène et les garçons, la création de SOS Racisme… en une narration qui, si elle n'est pas toujours rigoureuse, est indéniablement stimulante. La chanson L'Aziza de Daniel Balavoine analysée comme marqueur idéologique, les films d'Yves Boisset disséqués comme symptômes d'une époque : il y a là une méthode culturelle originale qui rappelle, en moins subtil, les travaux d'un Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée.
Mais voilà où le bât blesse, et pas là où on l'attendait. Le problème du Suicide français n'est pas tant ce qu'il dit que ce qu'il s'obstine à ne pas dire. Zemmour décrit admirablement le corps qui tombe, mais évite soigneusement de remonter à la main qui a poussé. Il dénonce l'immigration de masse, le regroupement familial, la désindustrialisation — c'est juste, c'est nécessaire —, mais il s'arrête au seuil de la vraie question : qui a voulu ça, qui en a bénéficié, quels intérêts économiques et politiques ont activement organisé l'ouverture des frontières pendant que le peuple français regardait Hélène et les garçons ? On cherche en vain une analyse sérieuse des mécanismes bruxellois, des directives européennes sur la libre circulation, des lobbies patronaux qui ont plaidé pour une main-d'œuvre bon marché. François Asselineau ou Florian Philippot, avec leurs approches souverainistes centrées sur l'Union européenne comme architecture du démantèlement, vont infiniment plus loin sur ce terrain. Chez eux, et plus encore chez Soral, le « à qui profite le crime » a au moins un début de réponse structurelle. Chez Zemmour, on reste sur le constat sans remonter à la machinerie.
C'est d'autant plus frustrant que la partie consacrée à la construction européenne, à l'abandon du franc et à la soumission des gouvernements successifs aux injonctions de Maastricht contient des intuitions pertinentes, mais elles restent superficielles, jamais vraiment développées. Philippe de Villiers, dans Le moment est venu de dire ce que j'ai vu, ou Nicolas Dupont-Aignan dans ses tribunes souverainistes, traitent ces mêmes sujets avec une cohérence doctrinale que Zemmour, bridé par son ancrage au Figaro et sa fascination pour un gaullisme d'apparat, ne peut pas — ou ne veut pas — atteindre.
Il y a également une ironie que le livre ne lève jamais, et qui finit par peser : Zemmour consacre des centaines de pages à déplorer que la France n'assimile plus ses immigrés, que leurs descendants restent dans un entre-deux identitaire, tournés vers d'autres horizons que la patrie française. C'est une analyse que bien des souverainistes partagent. Mais l'auteur lui-même, fils d'immigrés kabyles d'Algérie, incarne précisément ce phénomène d'assimilation partielle et réussie qu'il théorise ; et cette tension entre le diagnostiqueur et le sujet du diagnostic n'est jamais assumée. Alain Soral, qu'on peut critiquer sur bien des points, a au moins eu la franchise d'interroger cette ambivalence identitaire chez les intellectuels qui diagnostiquent le déclin français depuis une position frontalement extérieure à la souche qu'ils prétendent défendre.
Le problème — et il est de taille — c'est aussi que le livre n'a pas de notes. Aucune. Pas un renvoi en bas de page, pas une bibliographie sérieuse. Quand on lui en a fait le reproche lors du débat mémorable dans On n'est pas couché face à Aymeric Caron et Léa Salamé — une heure de pugilat télévisé devenue depuis un classique du genre avec ses six millions de vues sur YouTube — Zemmour a rétorqué que ce n'était pas une thèse universitaire. Ce qui est vrai. Mais quand on passe 544 pages à asséner des chiffres sur l'immigration et des statistiques économiques, l'argument devient un peu court.
Les pages consacrées à Vichy ont monopolisé toute l'attention médiatique au détriment du reste, ce qui est en partie une injustice : elles ne représentent qu'une fraction d'un livre qui contient par ailleurs des passages nettement plus solides sur la désindustrialisation, la mort symbolique de la figure paternelle, ou la captation du débat public par des minorités organisées. La thèse selon laquelle Pétain aurait, par sa « préférence nationale », sauvé la majorité des Juifs français a été mollement démontée par l'historien Robert Paxton dans Le Monde. Zemmour y voit une « doxa paxtonienne » qu'il s'agirait de renverser… là encore, il ne va pas au bout des choses, et ne renverse pas grand-chose.
Au fond, Le suicide français est le livre d'un homme brillant qui a peur d'aller jusqu'au bout de sa propre pensée. Il voit juste sur les symptômes, il tâtonne sur les causes, et il se retient prudemment d'en nommer les bénéficiaires. Jean-Marie Le Pen avait au moins le mérite d'une cohérence frontale que le fils spirituel qu'on lui prête volontiers n'assume pas. Marine Le Pen elle-même, dans sa phase de « dédiabolisation », est plus explicite que Zemmour sur les mécanismes bruxellois du démantèlement national.
Reste un livre qui, malgré ses angles morts considérables, agite des questions que la plupart des essayistes français n'osent pas même formuler. Pour ce courage-là, partiel et intéressé qu'il soit, il mérite d'être lu.
Le principe est simple, presque mécanique : l'auteur prend l'année 1970 — symboliquement marquée par la mort du général De Gaulle — comme point de départ d'une longue autopsie nationale, et avance chapitre par chapitre, année par année, événement par événement, pour démontrer comment les élites françaises ont méthodiquement sabordé leur propre pays. Nous sommes ici dans l'essai pur, mais le casting est fourni : Giscard, Mitterrand, Chirac, des syndicats, des lobbies communautaires, des juges activistes, des féministes, des eurocrates, tous convoqués à la barre dans ce tribunal d'une France qui aurait choisi, consciemment ou non, de se dissoudre. La thèse tient en un triptyque que Zemmour martèle : Dérision, Déconstruction, Destruction. Mai 68 comme péché originel. L'immigration de masse comme symptôme autant que comme cause. La mondialisation libérale comme fossoyeur économique. Le tout enrobé dans une nostalgie gaullienne assumée, presque viscérale.
Et là, il faut être honnête : ça prend. Pas sur tout, pas toujours, mais ça prend. Zemmour a un talent réel pour la formule assassine et pour relier des événements en apparence disparates : Dallas sur TF1, la loi Veil, l'effondrement du franc, Hélène et les garçons, la création de SOS Racisme… en une narration qui, si elle n'est pas toujours rigoureuse, est indéniablement stimulante. La chanson L'Aziza de Daniel Balavoine analysée comme marqueur idéologique, les films d'Yves Boisset disséqués comme symptômes d'une époque : il y a là une méthode culturelle originale qui rappelle, en moins subtil, les travaux d'un Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée.
Mais voilà où le bât blesse, et pas là où on l'attendait. Le problème du Suicide français n'est pas tant ce qu'il dit que ce qu'il s'obstine à ne pas dire. Zemmour décrit admirablement le corps qui tombe, mais évite soigneusement de remonter à la main qui a poussé. Il dénonce l'immigration de masse, le regroupement familial, la désindustrialisation — c'est juste, c'est nécessaire —, mais il s'arrête au seuil de la vraie question : qui a voulu ça, qui en a bénéficié, quels intérêts économiques et politiques ont activement organisé l'ouverture des frontières pendant que le peuple français regardait Hélène et les garçons ? On cherche en vain une analyse sérieuse des mécanismes bruxellois, des directives européennes sur la libre circulation, des lobbies patronaux qui ont plaidé pour une main-d'œuvre bon marché. François Asselineau ou Florian Philippot, avec leurs approches souverainistes centrées sur l'Union européenne comme architecture du démantèlement, vont infiniment plus loin sur ce terrain. Chez eux, et plus encore chez Soral, le « à qui profite le crime » a au moins un début de réponse structurelle. Chez Zemmour, on reste sur le constat sans remonter à la machinerie.
C'est d'autant plus frustrant que la partie consacrée à la construction européenne, à l'abandon du franc et à la soumission des gouvernements successifs aux injonctions de Maastricht contient des intuitions pertinentes, mais elles restent superficielles, jamais vraiment développées. Philippe de Villiers, dans Le moment est venu de dire ce que j'ai vu, ou Nicolas Dupont-Aignan dans ses tribunes souverainistes, traitent ces mêmes sujets avec une cohérence doctrinale que Zemmour, bridé par son ancrage au Figaro et sa fascination pour un gaullisme d'apparat, ne peut pas — ou ne veut pas — atteindre.
Il y a également une ironie que le livre ne lève jamais, et qui finit par peser : Zemmour consacre des centaines de pages à déplorer que la France n'assimile plus ses immigrés, que leurs descendants restent dans un entre-deux identitaire, tournés vers d'autres horizons que la patrie française. C'est une analyse que bien des souverainistes partagent. Mais l'auteur lui-même, fils d'immigrés kabyles d'Algérie, incarne précisément ce phénomène d'assimilation partielle et réussie qu'il théorise ; et cette tension entre le diagnostiqueur et le sujet du diagnostic n'est jamais assumée. Alain Soral, qu'on peut critiquer sur bien des points, a au moins eu la franchise d'interroger cette ambivalence identitaire chez les intellectuels qui diagnostiquent le déclin français depuis une position frontalement extérieure à la souche qu'ils prétendent défendre.
Le problème — et il est de taille — c'est aussi que le livre n'a pas de notes. Aucune. Pas un renvoi en bas de page, pas une bibliographie sérieuse. Quand on lui en a fait le reproche lors du débat mémorable dans On n'est pas couché face à Aymeric Caron et Léa Salamé — une heure de pugilat télévisé devenue depuis un classique du genre avec ses six millions de vues sur YouTube — Zemmour a rétorqué que ce n'était pas une thèse universitaire. Ce qui est vrai. Mais quand on passe 544 pages à asséner des chiffres sur l'immigration et des statistiques économiques, l'argument devient un peu court.
Les pages consacrées à Vichy ont monopolisé toute l'attention médiatique au détriment du reste, ce qui est en partie une injustice : elles ne représentent qu'une fraction d'un livre qui contient par ailleurs des passages nettement plus solides sur la désindustrialisation, la mort symbolique de la figure paternelle, ou la captation du débat public par des minorités organisées. La thèse selon laquelle Pétain aurait, par sa « préférence nationale », sauvé la majorité des Juifs français a été mollement démontée par l'historien Robert Paxton dans Le Monde. Zemmour y voit une « doxa paxtonienne » qu'il s'agirait de renverser… là encore, il ne va pas au bout des choses, et ne renverse pas grand-chose.
Au fond, Le suicide français est le livre d'un homme brillant qui a peur d'aller jusqu'au bout de sa propre pensée. Il voit juste sur les symptômes, il tâtonne sur les causes, et il se retient prudemment d'en nommer les bénéficiaires. Jean-Marie Le Pen avait au moins le mérite d'une cohérence frontale que le fils spirituel qu'on lui prête volontiers n'assume pas. Marine Le Pen elle-même, dans sa phase de « dédiabolisation », est plus explicite que Zemmour sur les mécanismes bruxellois du démantèlement national.
Reste un livre qui, malgré ses angles morts considérables, agite des questions que la plupart des essayistes français n'osent pas même formuler. Pour ce courage-là, partiel et intéressé qu'il soit, il mérite d'être lu.
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