Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Le temps désarticulé
Philip K. Dick
1959

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Le temps désarticulé
Soixante romans en trente ans d'une carrière aussi frénétique qu'épuisante : Philip K. Dick écrit à une cadence qui relève moins de la vocation que du désespoir financier. En 1959, il n'a pas encore la notoriété qui lui reviendra avec Le maître du haut château en 1962. Il divorce de sa deuxième femme, avale des amphétamines pour tenir le rythme, et développe une paranoïa que ses contemporains trouvent colorée. C'est dans ce contexte peu serein qu'il pond ce roman atypique, coincé entre deux identités : roman réaliste mainstream qu'aucun éditeur ne veut publier, et roman de science-fiction que les fans de SF trouvent trop bavard. Il finira par être payé moins que ses autres livres précisément à cause de cette hybridation gênante. Aujourd'hui, rétrospectivement, c'est exactement ce défaut-là qui en fait le charme.

Ragle Gumm vit dans une petite ville américaine des années cinquante, comme on en voit dans les films de l'époque : pelouses tondues, barbecues entre voisins, publicités Coca-Cola et Guerre Froide en bruit de fond. Sa particularité ? Il gagne sa vie en remportant chaque jour le concours local « Où sera le Petit Homme Vert la prochaine fois ? » : un jeu de pronostics dans le journal qui lui assure une rente modeste et une célébrité de quartier. Il vit chez sa sœur Margo et son beau-frère Vic, homme doux et un peu falot dont l'occupation principale semble être de se demander si sa femme le trompe. Autour d'eux gravite Junie Black, voisine séduisante dont Ragle n'est pas insensible à l'existence. Tout cela serait très Pleasantville si de petits détails ne commençaient pas à gripper la mécanique : un buvette qui disparaît en laissant à la place un bout de papier avec le mot « BUVETTE » écrit dessus, un annuaire téléphonique contenant des numéros qui n'existent pas, des émissions radio que personne ne capte officiellement. Le monde est trop propre, trop cohérent, trop « normal » ; et c'est précisément cette normalité excessive qui commence à sentir le fabriqué.

Ce dispositif — un homme ordinaire qui flaire que sa réalité est une mise en scène — Dick n'est pas le seul à l'avoir exploité, mais il est probablement le premier à lui donner cette texture-là : banale, domestique, inquiétante par accumulation de détails plutôt que par grand spectacle. Trente ans plus tard, un épisode de La quatrième dimension intitulé Souriez, vous êtes filmé en reprendra l'intrigue de façon si suspecte que même les avocats auraient eu du boulot, sans créditer Dick. Puis viendra The Truman show en 1998, toujours sans mention de la source. Dick, mort en 1982, n'aura pas vu ça. La vérité rattrape toujours la fiction, surtout quand c'est la même fiction.

Ce qui rend ce roman particulièrement attachant, c'est qu'il ne ressemble pas vraiment à de la SF pendant les deux premiers tiers. On est chez John Cheever, presque chez Richard Yates : la province américaine dans toute sa mélancolie feutrée, ses couples qui s'ennuient proprement, ses supermarchés déserts à cause de la récession. Dick aimait écrire ces romans mainstream que personne ne voulait publier, et ici il les recycle en les glissant en contrebande dans un roman de genre. Ragle Gumm en fait est l'autoportrait discret d'un écrivain qui se demande si son activité socialement dévalorisée — résoudre des puzzles, écrire de la SF — a un sens dans le grand ordre des choses. La réponse sera oui, mais pas pour les raisons qu'il imaginait.

Le basculement, quand il vient, est efficace. On comprend que Ragle est en réalité en 1998, que la ville est une reconstitution intégrale destinée à le garder sous contrôle, et que son talent pour le concours est en réalité un talent militaire : il calcule inconsciemment des trajectoires de missiles lunaires. Une guerre oppose la Terre à des colons indépendantistes installés sur la Lune, et Gumm est littéralement l'arme secrète du gouvernement. C'est vertigineux sur le papier, et ça l'est dans les faits, même si la mécanique SF du dernier tiers est traitée un peu rapidement, comme si Dick lui-même se fatiguait de devoir expliquer sa propre astuce. La fin est propre, trop propre peut-être, avec une précipitation qui jure avec la patience des deux cents pages précédentes. Vic, beau-frère falot devenu personnage troublant, choisit à la dernière ligne de retourner dans l'illusion, sachant que c'est une illusion. Ce moment-là, en revanche, est d'une puissance tranquille qui laisse une empreinte durable.

Le roman a ses défauts, et ils sont réels : le démarrage est lent même quand c'est voulu, la charnière entre les deux tonalités est visible à l'œil nu, et les amateurs de hard SF se retrouveront un peu lésés sur la quantité de technologie futuriste. Mais pour quiconque cherche un Dick d'entrée, pas trop abstrait, pas trop halluciné, sans les dérives mystiques qui rendront ses années 70 difficiles d'accès, c'est probablement le meilleur point d'entrée dans son univers. Plus accessible qu'Ubik, plus humain que Le maître du haut château, et porteur en germe de tout ce qui rendra l'œuvre de Dick indispensable : la question de la réalité posée non pas comme un exercice philosophique, mais comme une urgence personnelle, presque physiologique. Un homme se demande si son monde est vrai. La réponse est non. Et pourtant il ne sait pas très bien si ça change quelque chose.
Ma note80%
Lu le 18 Mars 2019


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.