Les têtes interverties
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Nobélisé en 1929, Thomas Mann traîne avec lui une réputation qui peut intimider autant qu'attirer. On pense aux Buddenbrook, à La montagne magique, à ce Docteur Faustus qui vous écrase sous ses 600 pages comme une cathédrale gothique. Autant dire que quand on apprend qu'il a aussi écrit une novella légère, courte, inspirée d'un conte folklorique hindou, et qu'il l'a rédigée en à peine sept mois, en 1940, depuis son exil américain, histoire de souffler entre deux tomes de son immense tétralogie Joseph et ses frères, on se dit que l'écart de registre mérite au moins qu'on y jette un œil.
Les têtes interverties, c'est donc Thomas Mann en mode détente. Deux amis inséparables, Shridaman et Nanda, traversent l'Inde ancienne. Le premier est mince, lettré, toute tête pensante dans un corps qu'il néglige ; le second est taillé dans le chêne, beau comme un dieu, avec la profondeur spirituelle d'un buffet de cuisine. Ils croisent Sita — « aux belles hanches », précise le texte dès la première ligne, ce qui donne le ton — et tous les deux tombent irrémédiablement amoureux. Shridaman l'épouse. Sita, dans le lit conjugal, rêve des biceps de Nanda. Puis vient l'épisode clef : lors d'un arrêt dans un temple dédié à la déesse Kali, les deux hommes se décapitent successivement dans un élan mystique et désespéré. Sita, chargée par la déesse de les ramener à la vie, recolle les morceaux… mais dans la précipitation, elle intervertit les têtes. Shridaman se retrouve sur le corps de Nanda, et vice versa. Qui est désormais le mari ? Est-ce la tête qui décide de l'être, ou le corps ?
La question n'est pas anodine, et Mann s'en empare avec un plaisir évident. Il faut dire que l'idée lui est venue grâce à l'indianiste Heinrich Zimmer, qui lui avait fait découvrir la légende originale tirée du Kathâsaritsâgara, ce recueil sanskrit du XIe siècle. Mann lui dédie d'ailleurs la novella avec la mention facétieuse « Returned with thanks » ; ce qui résume assez bien son rapport au matériau source : emprunt assumé, gratitude sincère, appropriation totale. Le résultat est une fable philosophique sur la dualité corps-esprit, le désir, l'identité : des thèmes que les amateurs de Mann reconnaîtront immédiatement, habillés ici de safran et de fleurs sauvages plutôt que de brouillard germanique.
Sur le papier, c'est séduisant. Dans les faits, c'est un peu plus inégal. Le début est franchement laborieux : Mann décrit l'Inde avec un soin de collectionneur, empilant les références aux castes, aux rituels, aux divinités hindoues, et j'ai personnellement mis une bonne quarantaine de pages à trouver mon rythme. On sent que le matériau lui est extérieur, qu'il le manipule avec précaution de peur de le casser ; là où dans La mort à Venise, l'exotisme italien semblait viscéral, habité, presque charnel. Ici, l'Inde est davantage un décor savamment peint qu'un monde vraiment respiré.
Quand l'intrigue se met enfin en mouvement — c'est-à-dire après l'échange de têtes —, le texte retrouve la malice caractéristique de son auteur. Mann tire avec un sourire en coin toutes les conséquences logiques de la situation : le corps de Nanda, désormais surmonté de la tête de Shridaman, tend progressivement à s'amollir, puisque l'esprit gouverne la chair. Et inversement. Cette mécanique narrative est menée avec élégance, et les réflexions sur l'identité, sur ce qui fait qu'un être reste lui-même malgré la transformation du corps, ne manquent pas d'écho ; on peut d'ailleurs penser, en 2018, à toute la littérature contemporaine sur la transition, la dysphorie, les frontières poreuses entre soi et l'autre. Le texte a mieux vieilli philosophiquement que stylistiquement.
Mais le problème, au fond, c'est Sita. Ou plutôt : l'absence de Sita en tant que personnage. Comme souvent chez Mann, les femmes sont davantage des forces de la nature que des individus complexes, et ici, Sita reste enfermée dans son rôle de femme désirante et désirée, de pivot narratif, sans qu'on accède vraiment à son intériorité. C'est dommage, parce que c'est elle qui tient le récit, c'est sa question qui structure tout. La laisser aussi peu incarnée, c'est priver le texte de son centre de gravité. Le philosophe Schopenhauer, grande influence avouée de Mann, plane sur ces pages, et son rapport au féminin n'était pas franchement progressiste, cela se sent.
On ne s'ennuie pas, clairement. Ça se lit d'une traite une fois lancé, ça amuse, ça fait réfléchir par éclairs. L'ironie de la narration, cette façon de raconter le tragique avec la légèreté d'un conteur de foire, est réjouissante, un peu comme quand Jean-Pierre Jeunet emballe des sujets sombres dans du velours et de la couleur. Mais au terme de ces cent cinquante pages, on reste sur sa faim. Mann mineur, c'est encore Mann : l'intelligence est là, la culture est là, la langue est là. Sauf que, pour une fois, on aurait voulu qu'il joue un peu moins en sécurité, qu'il aille vraiment au bout de cette étrangeté indienne qu'il a choisie. Le texte survole là où il aurait pu plonger.
Les têtes interverties, c'est donc Thomas Mann en mode détente. Deux amis inséparables, Shridaman et Nanda, traversent l'Inde ancienne. Le premier est mince, lettré, toute tête pensante dans un corps qu'il néglige ; le second est taillé dans le chêne, beau comme un dieu, avec la profondeur spirituelle d'un buffet de cuisine. Ils croisent Sita — « aux belles hanches », précise le texte dès la première ligne, ce qui donne le ton — et tous les deux tombent irrémédiablement amoureux. Shridaman l'épouse. Sita, dans le lit conjugal, rêve des biceps de Nanda. Puis vient l'épisode clef : lors d'un arrêt dans un temple dédié à la déesse Kali, les deux hommes se décapitent successivement dans un élan mystique et désespéré. Sita, chargée par la déesse de les ramener à la vie, recolle les morceaux… mais dans la précipitation, elle intervertit les têtes. Shridaman se retrouve sur le corps de Nanda, et vice versa. Qui est désormais le mari ? Est-ce la tête qui décide de l'être, ou le corps ?
La question n'est pas anodine, et Mann s'en empare avec un plaisir évident. Il faut dire que l'idée lui est venue grâce à l'indianiste Heinrich Zimmer, qui lui avait fait découvrir la légende originale tirée du Kathâsaritsâgara, ce recueil sanskrit du XIe siècle. Mann lui dédie d'ailleurs la novella avec la mention facétieuse « Returned with thanks » ; ce qui résume assez bien son rapport au matériau source : emprunt assumé, gratitude sincère, appropriation totale. Le résultat est une fable philosophique sur la dualité corps-esprit, le désir, l'identité : des thèmes que les amateurs de Mann reconnaîtront immédiatement, habillés ici de safran et de fleurs sauvages plutôt que de brouillard germanique.
Sur le papier, c'est séduisant. Dans les faits, c'est un peu plus inégal. Le début est franchement laborieux : Mann décrit l'Inde avec un soin de collectionneur, empilant les références aux castes, aux rituels, aux divinités hindoues, et j'ai personnellement mis une bonne quarantaine de pages à trouver mon rythme. On sent que le matériau lui est extérieur, qu'il le manipule avec précaution de peur de le casser ; là où dans La mort à Venise, l'exotisme italien semblait viscéral, habité, presque charnel. Ici, l'Inde est davantage un décor savamment peint qu'un monde vraiment respiré.
Quand l'intrigue se met enfin en mouvement — c'est-à-dire après l'échange de têtes —, le texte retrouve la malice caractéristique de son auteur. Mann tire avec un sourire en coin toutes les conséquences logiques de la situation : le corps de Nanda, désormais surmonté de la tête de Shridaman, tend progressivement à s'amollir, puisque l'esprit gouverne la chair. Et inversement. Cette mécanique narrative est menée avec élégance, et les réflexions sur l'identité, sur ce qui fait qu'un être reste lui-même malgré la transformation du corps, ne manquent pas d'écho ; on peut d'ailleurs penser, en 2018, à toute la littérature contemporaine sur la transition, la dysphorie, les frontières poreuses entre soi et l'autre. Le texte a mieux vieilli philosophiquement que stylistiquement.
Mais le problème, au fond, c'est Sita. Ou plutôt : l'absence de Sita en tant que personnage. Comme souvent chez Mann, les femmes sont davantage des forces de la nature que des individus complexes, et ici, Sita reste enfermée dans son rôle de femme désirante et désirée, de pivot narratif, sans qu'on accède vraiment à son intériorité. C'est dommage, parce que c'est elle qui tient le récit, c'est sa question qui structure tout. La laisser aussi peu incarnée, c'est priver le texte de son centre de gravité. Le philosophe Schopenhauer, grande influence avouée de Mann, plane sur ces pages, et son rapport au féminin n'était pas franchement progressiste, cela se sent.
On ne s'ennuie pas, clairement. Ça se lit d'une traite une fois lancé, ça amuse, ça fait réfléchir par éclairs. L'ironie de la narration, cette façon de raconter le tragique avec la légèreté d'un conteur de foire, est réjouissante, un peu comme quand Jean-Pierre Jeunet emballe des sujets sombres dans du velours et de la couleur. Mais au terme de ces cent cinquante pages, on reste sur sa faim. Mann mineur, c'est encore Mann : l'intelligence est là, la culture est là, la langue est là. Sauf que, pour une fois, on aurait voulu qu'il joue un peu moins en sécurité, qu'il aille vraiment au bout de cette étrangeté indienne qu'il a choisie. Le texte survole là où il aurait pu plonger.
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