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· Julien   Lepage

Les thanatonautes
Bernard Werber
1994

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Illustration de critique : Les thanatonautes
Après le triomphe des Fourmis en 1991, Bernard Werber aurait pu faire ce que font tous les auteurs à succès : rempiler avec une suite immédiate, capitaliser sur la formule, livrer du fourmis-compatible en carton recyclé. Il a préféré aller voir ailleurs : du côté de la mort, ce qui est, convenons-en, une direction assez radicale. Les thanatonautes sort donc en 1994 aux éditions Albin Michel, deuxième roman d'un auteur encore auréolé de son coup d'essai, et qui se lance sur un terrain autrement plus casse-gueule : explorer l'au-delà comme on cartographierait un continent vierge.

L'idée de départ est franchement bonne. Michael Pinson, médecin anesthésiste-réanimateur, et son ami d'enfance Raoul Razorbak, chercheur au CNRS, ont depuis toujours une fascination morbide pour ce qui se passe après le dernier souffle. Adultes, avec l'appui d'un président de la République ayant lui-même frôlé la mort lors d'un attentat, ils mettent sur pied une expérience aussi simple dans son principe que délirante dans ses implications : provoquer des états de mort clinique contrôlés sur des volontaires, les ramener à la vie avant que le fil ne se rompe définitivement, et dresser peu à peu la carte géographique du continent des morts. Ces explorateurs de l'au-delà, Werber les baptise les thanatonautes : du grec thanatos, la mort, et nautès, le navigateur. Ça ne manque pas de gueule, comme étymologie.

Le problème de Raoul, c'est qu'il est supposé être le personnage cool de l'histoire, le franc-tireur génial, et qu'on finit par le voir surtout en épave alcoolique. Le problème de Michael, c'est qu'il est supposé être le narrateur sensible et nuancé, et qu'il se révèle d'une vacuité assez confondante. Les personnages sont le talon d'Achille de Werber, et ça se voit ici plus qu'ailleurs : ils existent pour incarner une thèse, pas pour exister.

Les deux premiers tiers du roman, pourtant, tiennent la route. Le dispositif narratif — des mini-chapitres entrecoupés d'extraits de textes sacrés, de rapports de police fictifs et de thèses philosophiques sur la mort — crée un rythme particulier, encyclopédique et feuilletonesque à la fois. On apprend des choses. On s'interroge sur les EMI, sur le bouddhisme tibétain, sur ce que toutes les religions ont en commun dans leur représentation du passage. Il y a quelque chose de sincèrement curieux et stimulant dans cette première phase d'exploration, une façon de prendre le lecteur par la main pour lui dire : « regarde, si on appliquait à la mort la même rigueur scientifique qu'à n'importe quelle terra incognita, qu'est-ce qu'on trouverait ? ».

Et puis le roman bascule. On commence à croiser des rabbins qui font des chorégraphies ectoplasmiques, des moines Shaolin qui pratiquent le kung-fu avec des intégristes dans le paradis, des panneaux publicitaires Coca-Cola dans le monde des morts. Ce n'est plus du grand-guignol assumé et jubilatoire : c'est du grand-guignol qui se prend au sérieux, ce qui est bien pire. Werber a lui-même reconnu avoir écrit certains passages en écriture automatique, les doigts courant sur le clavier sans intention narrative préalable, relisant ensuite ce qu'il avait produit. L'aveu est charmant. Il explique aussi quelques égarements.

On pense évidemment à L'expérience interdite, sorti en 1990, quatre ans plus tôt, avec Kiefer Sutherland et Julia Roberts, dont le pitch de base est quasi identique : des étudiants en médecine qui s'induisent mutuellement des arrêts cardiaques pour voir ce qu'il y a de l'autre côté. Werber s'en défend, et on veut bien le croire, d'autant que les deux œuvres divergent très vite. Mais la coïncidence reste un peu encombrante quand on la sait, d'autant que Les thanatonautes n'a jamais été traduit en anglais ; ce qui, pour un auteur vendu dans trente langues, ressemble à un signe.

Ce que Werber fait de mieux ici, c'est la sociologie. La façon dont le monde réagit à la découverte du continent des morts : les guerres religieuses ectoplasmatiques, la commercialisation du paradis, les conflits géopolitiques entre nations thanatonautes… Tout ça est souvent plus intéressante que l'exploration elle-même. C'est la réaction humaine face à l'inimaginable qui produit les meilleures pages, pas les descriptions de ce qu'il y a derrière le troisième mur comatique.

La fin, en revanche, laisse vraiment sur sa faim ; jeu de mots indigne, mais mérité. L'auteur, qui a construit pendant cinq cents pages une promesse philosophique considérable, esquive au dernier moment. On referme le livre avec le sentiment d'avoir suivi une expédition fascinante jusqu'au bord du gouffre, pour voir l'explorateur en chef se retourner et hausser les épaules. Werber a lui-même qualifié ce roman de son « petit livre boîteux », celui pour lequel il a paradoxalement le plus d'affection précisément parce qu'il n'a pas rencontré le succès escompté. L'affection d'un père pour son enfant difficile, en somme.
Ma note59%
Lu le 16 Juillet 2020


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