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· Julien   Lepage

Le Voyage de Gulliver à Lilliput et chez les géants
Georges Méliès
1902

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Illustration de critique : Le Voyage de Gulliver à Lilliput et chez les géants
Un charme indéniable se dégage de ce court métrage qui sent encore la poudre de perlimpinpin et la sciure des plateaux de théâtre. Le spectacle fonctionne d'abord comme une démonstration de savoir-faire : la mise en scène est propre, lisible, élégante dans sa manière d'enchaîner les tableaux. Le travail de colorisation est assez impressionnant pour l'époque, réalisé à la main, image par image, par les ateliers de la Star Film, ce qui explique à la fois l'éclat des teintes… et leurs petites variations parfois hasardeuses. Rien de choquant, au contraire : ces fluctuations rappellent que l'on est face à un objet artisanal, loin de la reproduction industrielle qui dominera plus tard le cinéma.

Les effets spéciaux sont bien faits, et surtout inventifs. Les jeux d'échelle, les surimpressions et les décors peints permettent de faire cohabiter Gulliver avec des Lilliputiens minuscules ou des géants démesurés sans jamais perdre complètement le spectateur. Tout n'est pas d'une précision absolue : certains raccords trahissent la technique, quelques trucages sont visibles, mais cette transparence fait presque partie du plaisir. On sent Georges Méliès davantage magicien que narrateur, plus intéressé par le « comment » que par le « pourquoi ».

L'adaptation du roman de Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift reste d'ailleurs très libre. La satire politique et sociale du texte original est quasiment absente, remplacée par une succession de situations burlesques et de trouvailles visuelles. L'épisode de l'incendie éteint à l'aide d'une bouteille d'eau gazéifiée tient plus du gag de café-concert que de la critique mordante. Chez les géants, la partie de cartes et la chute finale dans une tasse de café privilégient clairement le rire immédiat à toute ambition symbolique.

Ce choix limite forcément la portée de l'ensemble. Le film amuse, intrigue, impressionne parfois, mais ne cherche jamais à dépasser son statut de numéro. À ce titre, il rappelle certains courts métrages de la même période, coincés entre attraction foraine et embryon de cinéma narratif. Comparé à des œuvres ultérieures du même auteur, plus amples et plus structurées, celui-ci donne l'impression d'un exercice appliqué plutôt que d'un sommet créatif.

Reste une énergie communicative, un sens du rythme étonnamment efficace et une capacité à créer des images qui marquent encore plus d'un siècle après leur réalisation. Tout ne vieillit pas également bien, certaines idées paraissent aujourd'hui un peu mécaniques, mais l'ensemble conserve un pouvoir de fascination réel. Pas de quoi crier au chef-d'œuvre intemporel, mais suffisamment d'ingéniosité et de plaisir visuel pour comprendre pourquoi ce film continue d'être montré, commenté et apprécié comme une curiosité solide et attachante de l'histoire du cinéma.
Ma note50%
Vu le 16 Mai 2014


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