Machinations, anatomie d'un scandale d'État

Voilà le genre de livre qui vous tombe dessus au mauvais moment, un soir où vous cherchiez quelque chose de léger, et qui vous retient quand même. Pas par sa grâce littéraire, mais parce que ce qu'il raconte est proprement hallucinant, et que l'on finit par se demander si la réalité française a jamais eu besoin d'un scénariste.
Karl Laske et Laurent Valdiguié sont deux journalistes d'investigation chevronnés : l'un à Libération, l'autre au Parisien. Ils travaillent souvent ensemble sous le pseudonyme collectif « Victor Noir ». Machinations s'inscrit dans une série de collaborations éditoriales chez Denoël, dont Nicolas Sarkozy ou le Destin de Brutus en 2005. Ce sont des artisans du documentaire politique à la française : pas des plumitifs d'opinion, pas des pamphlétaires, plutôt des horlogers. Ils démontent les mécanismes, pièce par pièce, avec une précision de techniciens. Ce livre en est la démonstration la plus accomplie… et parfois la plus ingrate.
Le sujet, c'est l'affaire Clearstream 2, ce monstre à plusieurs têtes qui a occupé les unes françaises pendant des années. En résumé, si tant est qu'un résumé soit possible : un informaticien trouble nommé Imad Lahoud, employé chez EADS, aurait falsifié des listings bancaires de la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream pour y faire figurer des noms de personnalités politiques, dont Nicolas Sarkozy. Ces listings falsifiés ont ensuite été transmis anonymement au juge Renaud Van Ruymbeke. Derrière cette manœuvre, Jean-Louis Gergorin, vice-président d'EADS et grand amateur de complots géopolitiques, aurait agi sur instruction (ou du moins avec la connivence) de Dominique de Villepin, alors Premier ministre. Lequel aurait lui-même chargé le général Philippe Rondot, vétéran légendaire des services secrets français, d'une enquête parallèle secrète. Et Jacques Chirac rôde en arrière-plan, comme toujours.
Dit comme ça, ça ressemble à un mauvais épisode d'Engrenages. Sauf que c'est réel, et que c'est là tout le vertige du livre.
Ce qui distingue Machinations de la demi-douzaine d'autres livres parus la même année sur le sujet (dont celui de Denis Robert, Clearstream : l'enquête, bien plus romanesque et charnel) c'est sa pièce maîtresse documentaire : la retranscription intégrale des carnets à spirale du général Rondot, publiée en appendice. Ces carnets, découverts lors de perquisitions, constituent l'une des archives les plus stupéfiantes de la politique française récente : l'homme notait tout, absolument tout, avec une méticulosité qui a valu à Libération de qualifier sa pratique de « graphomanie incongrue ». Ces notes ont mis en difficulté De Villepin et ont constitué l'épine dorsale de l'instruction judiciaire. Les avoir en intégralité dans un livre en 2006 était un scoop éditorial considérable.
Le problème — et c'est là que le bât blesse —, c'est que Laske et Valdiguié ont appliqué à leur récit la même logique qu'à leur documentation. Tout est là, tout est exact, tout est sourcé. Et par endroits, tout est un peu épuisant. L'approche est tellement factuelle, tellement soucieuse de ne rien omettre, que l'on se perd dans les couloirs de la haute administration avec la sensation d'un lecteur égaré dans un organigramme. Là où Denis Robert vous fait vivre les personnages, Laske et Valdiguié vous les radiographient. C'est utile. C'est parfois aride.
Le résultat est un livre que l'on respecte davantage qu'on ne l'aime. Solide, irréprochable sur le fond, précieux pour quiconque veut vraiment comprendre comment fonctionne — ou dysfonctionne — le sommet de l'État français. Mais il ne vous emporte pas. Il vous instruit. Ce n'est pas rien, mais c'est différent. Les amateurs de journalisme d'investigation politique trouveront ici un document de référence au même titre que les enquêtes de Fabrice Arfi à Mediapart, ou que le L'Établi de Robert Linhart l'est pour la sociologie ouvrière : indispensable, mais pas forcément désirable.
Karl Laske et Laurent Valdiguié sont deux journalistes d'investigation chevronnés : l'un à Libération, l'autre au Parisien. Ils travaillent souvent ensemble sous le pseudonyme collectif « Victor Noir ». Machinations s'inscrit dans une série de collaborations éditoriales chez Denoël, dont Nicolas Sarkozy ou le Destin de Brutus en 2005. Ce sont des artisans du documentaire politique à la française : pas des plumitifs d'opinion, pas des pamphlétaires, plutôt des horlogers. Ils démontent les mécanismes, pièce par pièce, avec une précision de techniciens. Ce livre en est la démonstration la plus accomplie… et parfois la plus ingrate.
Le sujet, c'est l'affaire Clearstream 2, ce monstre à plusieurs têtes qui a occupé les unes françaises pendant des années. En résumé, si tant est qu'un résumé soit possible : un informaticien trouble nommé Imad Lahoud, employé chez EADS, aurait falsifié des listings bancaires de la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream pour y faire figurer des noms de personnalités politiques, dont Nicolas Sarkozy. Ces listings falsifiés ont ensuite été transmis anonymement au juge Renaud Van Ruymbeke. Derrière cette manœuvre, Jean-Louis Gergorin, vice-président d'EADS et grand amateur de complots géopolitiques, aurait agi sur instruction (ou du moins avec la connivence) de Dominique de Villepin, alors Premier ministre. Lequel aurait lui-même chargé le général Philippe Rondot, vétéran légendaire des services secrets français, d'une enquête parallèle secrète. Et Jacques Chirac rôde en arrière-plan, comme toujours.
Dit comme ça, ça ressemble à un mauvais épisode d'Engrenages. Sauf que c'est réel, et que c'est là tout le vertige du livre.
Ce qui distingue Machinations de la demi-douzaine d'autres livres parus la même année sur le sujet (dont celui de Denis Robert, Clearstream : l'enquête, bien plus romanesque et charnel) c'est sa pièce maîtresse documentaire : la retranscription intégrale des carnets à spirale du général Rondot, publiée en appendice. Ces carnets, découverts lors de perquisitions, constituent l'une des archives les plus stupéfiantes de la politique française récente : l'homme notait tout, absolument tout, avec une méticulosité qui a valu à Libération de qualifier sa pratique de « graphomanie incongrue ». Ces notes ont mis en difficulté De Villepin et ont constitué l'épine dorsale de l'instruction judiciaire. Les avoir en intégralité dans un livre en 2006 était un scoop éditorial considérable.
Le problème — et c'est là que le bât blesse —, c'est que Laske et Valdiguié ont appliqué à leur récit la même logique qu'à leur documentation. Tout est là, tout est exact, tout est sourcé. Et par endroits, tout est un peu épuisant. L'approche est tellement factuelle, tellement soucieuse de ne rien omettre, que l'on se perd dans les couloirs de la haute administration avec la sensation d'un lecteur égaré dans un organigramme. Là où Denis Robert vous fait vivre les personnages, Laske et Valdiguié vous les radiographient. C'est utile. C'est parfois aride.
Le résultat est un livre que l'on respecte davantage qu'on ne l'aime. Solide, irréprochable sur le fond, précieux pour quiconque veut vraiment comprendre comment fonctionne — ou dysfonctionne — le sommet de l'État français. Mais il ne vous emporte pas. Il vous instruit. Ce n'est pas rien, mais c'est différent. Les amateurs de journalisme d'investigation politique trouveront ici un document de référence au même titre que les enquêtes de Fabrice Arfi à Mediapart, ou que le L'Établi de Robert Linhart l'est pour la sociologie ouvrière : indispensable, mais pas forcément désirable.
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