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· Julien   Lepage

Memento
Christopher Nolan
2000

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Illustration de critique : Memento
Avoir un concept en or, c'est une chose. Le maîtriser, le tailler, le tordre à sa volonté pour en faire un objet cinématographique parfaitement cohérent, c'en est une autre. C'est pourtant exactement le pari que relève Christopher Nolan avec Memento, son deuxième long-métrage sorti en 2000, porté à l'écran par Guy Pearce, Carrie-Anne Moss et Joe Pantoliano. Un film né d'une idée racontée lors d'un road-trip de Chicago à Los Angeles entre les frères Nolan, et qui aura mis quatre ans à trouver son chemin vers les salles obscures. Autant dire qu'on ne savait pas encore, en 2000, qu'on allait se prendre une claque mémorable.

Memento, c'est l'histoire de Leonard Shelby, un type qui porte des costumes de grand couturier et roule en Jaguar, mais dort dans des motels miteux et règle ses notes en liquide. Il n'a qu'une obsession : retrouver l'homme qui a violé et assassiné sa femme. Problème de taille — et ce n'est pas une métaphore — il souffre d'amnésie antérograde : tout ce qui s'est passé depuis le traumatisme s'efface au bout d'un quart d'heure. Pour survivre à sa propre tête, Leonard a organisé sa vie comme un système de survie paranoïaque : post-it, photos Polaroïd annotées, et tatouages gravés à même la peau. Sa chair comme disque dur de secours.

Sur le papier, l'intrigue de thriller noir tient en deux lignes et ne casse pas trois pattes à un canard. Et c'est précisément là que Christopher Nolan joue un tour de passe-passe assez renversant : il monte le film à l'envers. Chaque séquence en couleur se situe avant celle qui la précède à l'écran, tandis que des scènes en noir et blanc déroulent, elles, une chronologie normale, avant de rejoindre le fil principal dans un fondu vertigineux. Tout est constamment ré-expliqué, repassé, reconsidéré : la maladie de Leonard sert presque de prétexte formel, ce qui est objectivement un peu grossier si on y regarde de près. Le scénario ne tient d'ailleurs, au fond, qu'à la phrase inscrite sur la première photo, et le fameux flashback, en séparant les deux personnages, n'a servi qu'à vaguement brouiller la piste, avec un effet appuyé qui finit par peser. Ce n'est clairement pas la profondeur abyssale du siècle. Reste que l'idée est simple et bluffante, et que Nolan n'est pas Shyamalan : tout ne repose pas sur un twist final sorti du chapeau. C'est un concours de twists à différentes échelles, et si vous aimez ça, vous allez manger.

Leonard est l'un des personnages les plus fascinants du cinéma de genre de ces dix dernières années, non pas parce qu'il est complexe au sens psychologique du terme, mais parce qu'il est fonctionnellement absurde. Il s'est construit une prison mentale avec pour seul horizon sa propre vengeance. Sa routine tatouée, ses petites fiches, sa Jaguar : tout ça forme une apparence d'équilibre qui cache une dérive totale. Teddy et Natalie, eux, sont des silhouettes de thriller classique, volontairement creuses, presqu'anecdotiques, et quelque part, ça ne change rien. On s'en fiche un peu de leur épaisseur romanesque. Ce sont des catalyseurs, des reflets déformants de la condition de Lenny.

Ce qui rend Memento véritablement intéressant sur le fond, c'est ce qu'il dit de la mémoire non pas comme archive, mais comme construction. Leonard ne cherche pas la vérité, il cherche une vérité qui lui soit supportable. Son système de notes et de tatouages n'est pas une prothèse cognitive neutre : c'est une narration qu'il s'impose à lui-même, une fiction qu'il réécrit sans s'en rendre compte. Le film touche là à quelque chose de proprement philosophique, sans jamais le formuler explicitement, ce qui est une vraie qualité pour 2000 : Nolan n'intellectualise pas encore son cinéma de façon ronflante. Il laisse le spectateur faire le boulot, et c'est exactement ce qu'il faut.

Côté réalisation, c'est une démonstration totale, mais modeste. Wally Pfister à la photographie signe quelque chose de glauque, d'oppressant, de presque clinique : des motels californiens filmés comme des cages, une lumière qui ne console jamais vraiment. La mise en scène au cordeau de Nolan ne déborde pas, ne cherche pas à en mettre plein la vue. Chaque séquence commence dans la confusion de Leonard : on entre dans sa paranoïa avant d'avoir pu prendre nos repères. Et c'est un choix de mise en scène aussi efficace que discret. La bande originale de David Julyan, minimaliste, ambient, sublimement oppressante, enfonce le clou sans forcer. Elle n'est pas là pour décorer, elle est le film intérieurement. On est loin des partitions de Hans Zimmer qui soulignent chaque intention en rouge.

Guy Pearce n'est peut-être pas un monstre sacré. Ce n'est pas Daniel Day-Lewis, et il n'a pas la gueule magnétique d'un acteur que Hollywood s'arrache. Mais il est présent, au sens physique du terme : engagé dans chaque plan, jamais en dehors de son personnage, capable de rendre l'amnésie palpable sans cabotinage. Son Leonard reste à ce jour son rôle le plus convaincant. Carrie-Anne Moss et Joe Pantoliano, qu'on venait de croiser dans Matrix un an plus tôt, apportent une familiarité étrange : on leur fait instinctivement confiance, ou pas, exactement comme Lenny. C'est un casting malin. Stephen Tobolowsky, dans le rôle de Sammy Jankis, est la clef de voûte émotionnelle du récit : troublant de justesse dans un rôle pourtant secondaire.

Memento est une bombe. Pas parfaite, pas sans défauts de construction, mais une bombe quand même. Énorme à l'intérieur, modeste à l'extérieur. Trop froid peut-être, trop brillant sûrement, mais c'est précisément ce froid-là qui lui confère cette solidité particulière, cette patine qui ne s'écaille pas. C'est du pur Nolan à l'état le plus brut, avant que la mécanique ne prenne le dessus sur l'émotion. Se passionner pour son mécanisme, c'est la clef pour y entrer, et une fois qu'on y est, on n'en sort plus vraiment.
Ma note99%
Vu le 24 Mars 2009


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