Micmacs à tire-larigot
Cinq ans après Un long dimanche de fiançailles, Jean-Pierre Jeunet revient dans son pré carré, cet univers de bric et de broc qui avait fait le succès planétaire du Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Avec Dany Boon en tête d'affiche et une troupe d'excentriques interprétée par Yolande Moreau, Dominique Pinon ou encore André Dussollier, on attendait le réalisateur au tournant, avec cette curiosité teintée d'appréhension qu'on éprouve lorsqu'un cinéaste décide de revisiter sa propre formule magique.L'histoire nous embarque dans les mésaventures de Bazil, orphelin depuis qu'une mine antipersonnel a tué son père au Sahara occidental, et qui se prend trente ans plus tard une balle perdue dans le crâne. Survivant de justesse, mais viré de son vidéo-club, il se retrouve à la rue avant d'être recueilli par une bande de chiffonniers aussi pittoresques qu'un cabinet de curiosités victoriennes. Chacun possède son petit talent : Calculette évalue tout au millimètre près, Fracasse était homme-canon, la Môme Caoutchouc se plie en quatre au sens littéral, et Petit Pierre bricole des automates fascinants (d'ailleurs, le personnage a été créé spécialement pour intégrer les vraies sculptures mécaniques de l'artiste Gilbert Peyre, que Jeunet avait découvertes à la Halle Saint-Pierre). Quand Bazil découvre que les deux géants de l'armement qui ont fabriqué la mine et la balle responsables de ses malheurs ont leurs sièges côte à côte à Paris, la vengeance se met en marche, façon David contre Goliath version décharge municipale.
Le scénario, co-écrit comme toujours avec Guillaume Laurant, fonctionne sur le mode de l'empilement ingénieux, multipliant les stratagèmes burlesques pour faire tomber les méchants dans leurs propres pièges. L'idée de départ est séduisante, et le film déploie une énergie considérable pour orchestrer cette guerre de l'ombre menée par des marginaux contre l'industrie de la mort. Mais voilà, à force de vouloir surprendre et enchanter, le récit s'essouffle un peu dans sa propre mécanique. On sent parfois l'effort, la roue qui tourne à vide, comme si le film courait après son propre reflet dans un miroir déformant. Les rebondissements s'accumulent, mais peinent à créer une véritable tension dramatique, oscillant entre prouesses techniques et gentillesse un brin mièvre. On est loin de la noirceur inquiétante de Delicatessen, mais sans retrouver non plus la magie émotionnelle d'Amélie.
Les personnages, justement, sont un peu le talon d'Achille du film. Chacun est défini par un trait distinctif, un surnom évocateur, une caractéristique physique ou psychologique ; ce fameux procédé des « j'aime, j'aime pas » poussé encore plus loin. Sauf qu'ici, ils restent précisément cela : des caractéristiques. On ne sort jamais vraiment de la carte de visite pour accéder à une vraie profondeur humaine. Bazil lui-même, héros malgré lui, demeure un peu trop schématique, gentil rêveur au grand cœur sans aspérités véritables. La romance avec la Môme Caoutchouc se dessine en pointillés timides, comme si Jeunet n'osait pas vraiment s'aventurer sur le terrain des émotions incarnées. On aurait aimé s'attacher davantage à cette tribu hétéroclite, mais ils restent des silhouettes certes attachantes, certes inventives, mais qui manquent cruellement d'épaisseur. Face à eux, les deux industriels véreux campés par Dussollier et Nicolas Marié ne sont que des caricatures de méchants, aussi unidimensionnels qu'un dessin animé du dimanche matin.
Le message pacifiste et la dénonciation de l'industrie de l'armement sont évidemment au cœur du propos, mais le film les traite avec une légèreté qui confine parfois à la naïveté. Jeunet cite volontiers Pixar et les Sept nains comme références pour sa bande de chiffonniers, et effectivement, on est dans un conte pour adultes qui refuse obstinément la complexité. Les marchands d'armes sont très méchants, les gentils recycleurs sont très gentils, et tout se règle par l'astuce et la solidarité. C'est touchant, certes, mais un peu court pour véritablement mordre son sujet. Le film évacue systématiquement tout ce qui pourrait déranger son petit bocal hermétique : la sexualité est tournée en gag gênant, la violence est cartoonesque, et la mort reste hors champ. On se retrouve avec une fable inoffensive là où on aurait pu espérer une satire qui aurait eu du mordant.
Techniquement, en revanche, c'est du grand art. Jeunet maîtrise son affaire comme un horloger fou, multipliant les mouvements de grue, les plans truqués, les cadrages millimétrés. Le directeur de la photographie Tetsuo Nagata, qui remplace Bruno Delbonnel parti sur Harry Potter, apporte des touches de bleu et de mauve pour moderniser la palette ocre habituelle du réalisateur. Le résultat est visuellement éblouissant, avec ces décors de décharge transformés en caverne d'Ali Baba et ces automates qui s'animent comme par magie. La musique de Raphaël Beau, professeur de musique sans expérience professionnelle découvert par hasard, apporte une touche cartoon et rétro parfaitement raccord avec l'esprit burlesque du film. Les effets numériques, utilisés discrètement pour nettoyer les arrière-plans ou même sauver un plan raté en refocalisant numériquement le visage de Boon, témoignent d'un perfectionnisme presque maniaque. Le film fourmille de détails, comme ces cinq affiches du film cachées dans différentes scènes, ou ce clin d'œil à Delicatessen avec Dominique Pinon et Marie-Laure Dougnac rejouant leurs personnages de dos.
Du côté des acteurs, Dany Boon, qui a remplacé au pied levé Jamel Debbouze quelques semaines avant le tournage, livre une prestation tout en retenue et en physique, piochant dans le répertoire du cinéma muet avec application. Son fils Noé Boon incarne d'ailleurs le jeune Bazil dans le prologue, jolie transmission. Mais il lui manque cette étincelle, ce petit supplément d'âme qui ferait qu'on croirait vraiment à son personnage au-delà du numéro d'acteur. Yolande Moreau, Dominique Pinon et Jean-Pierre Marielle font ce qu'ils peuvent avec leurs rôles de faire-valoir, apportant leur présence et leur générosité naturelle, mais ils sont bridés par des personnages trop étriqués. Julie Ferrier, qui remplaça elle aussi au dernier moment Marina Foïs enceinte, déploie sa souplesse naturelle même si les contorsions les plus extrêmes ont été réalisées par la championne kazakhe Zlata, découverte par Jeunet lors d'un spectacle en Allemagne. Omar Sy, encore peu connu à l'époque, trouve quelques jolies scènes en Remington, cet homme qui ne parle qu'en citations surannées.
Au final, Micmacs à tire-larigot est un film qui force le respect par son artisanat impeccable et son inventivité visuelle, tout en laissant un sentiment de frustration tenace. On sent Jeunet prisonnier de son propre style, tournant en rond dans son bocal doré, incapable ou refusant d'injecter une vraie prise de risque narrative ou émotionnelle. C'est joli, c'est bien fait, ça respire la bonne volonté et l'amour du cinéma, mais ça manque cruellement de vie, de souffle, de cette petite étincelle de folie qui transforme un bel objet en expérience bouleversante. Un peu comme si Buster Keaton avait oublié de mettre de la mélancolie derrière ses gags, ou que Jacques Tati avait lissé tous ses angles. On ressort amusé, séduit par endroits, mais sans avoir vraiment été touché.
Ma note
64%