Ma meilleure ennemie
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À force de vouloir faire pleurer proprement, le cinéma hollywoodien des années 90 a parfois donné naissance à des objets étranges : des films trop bien élevés pour être vraiment indécents, trop calculés pour être totalement bouleversants, mais suffisamment sincères pour nous coincer quand même une petite boule dans la gorge. Ma meilleure ennemie, réalisé par Chris Columbus en 1998, appartient pleinement à cette famille-là. Avec Julia Roberts, Susan Sarandon et Ed Harris, le film réunit un casting de prestige autour d’un sujet très casse-gueule : la famille recomposée, la rivalité entre deux femmes, la maternité, la maladie, les enfants, Noël, les larmes, les câlins, et tout le rayon mouchoirs du supermarché émotionnel américain. Le titre français est d’ailleurs un peu trompeur. Ma meilleure ennemie laisse attendre une comédie vacharde, une guerre de griffes entre deux femmes condamnées à se supporter, quelque chose entre la rivalité mondaine et le duel domestique. Le titre original, Stepmom, est beaucoup plus juste, même s’il est moins vendeur : le film parle d’abord de ce que signifie devenir belle-mère, ou accepter qu’une autre femme prenne un jour sa place auprès de ses enfants. Ce n’est pas exactement une comédie, même si le film ménage quelques respirations légères. C’est un mélodrame familial, avec tout ce que cela suppose de nobles intentions, de scènes attendues et de violons qui savent parfaitement à quel moment entrer dans la pièce. L’intrigue est simple, presque trop. Isabel Kelly, jeune photographe de mode, vit avec Luke Harrison, divorcé de Jackie, mère très présente de leurs deux enfants, Anna et Ben. Isabel essaie de trouver sa place, mais elle arrive dans une maison dont les règles ont déjà été écrites par une autre. Elle n’a ni l’autorité, ni la mémoire commune, ni les réflexes maternels que Jackie possède naturellement. Face à elle, Jackie ne pardonne rien : ni les maladresses, ni les retards, ni les différences de style, ni même cette jeunesse qui ressemble à une provocation permanente. La guerre est froide, quotidienne, parfois mesquine, parfois drôle malgré elle. Puis la maladie de Jackie vient déplacer brutalement les enjeux. Ce qui ressemblait à un conflit de territoire devient une question vertigineuse : comment préparer ses enfants à aimer quelqu’un d’autre sans avoir le sentiment de se laisser effacer ? C’est là que le film trouve sa meilleure idée, et aussi sa limite. L’idée est forte, parce qu’elle touche à quelque chose de très concret : dans une famille recomposée, l’amour ne se décrète pas, la légitimité ne se signe pas chez le notaire, et les enfants ne distribuent pas leur affection comme des parts de gâteau. Anna, surtout, résiste avec une justesse assez rare. Elle n’est pas seulement “l’enfant difficile” que le scénario aurait pu fabriquer pour compliquer les choses. Elle pense, elle observe, elle juge, elle se trompe, elle souffre. Vue enfant, cette histoire peut marquer durablement, justement parce que Ben et Anna ne ressemblent pas seulement à des accessoires destinés à faire pleurer les adultes. Ils ont une vraie présence, une façon d’exister dans le drame qui échappe parfois au programme lacrymal du film. Le problème, c’est que Ma meilleure ennemie a souvent peur de la subtilité. Dès qu’une émotion pourrait naître toute seule, le film s’assure de lui mettre un petit coussin, une lumière douce, une musique bien placée et une scène symbolique pour que personne ne rate le panneau “moment poignant”. Chris Columbus n’est pas un cinéaste cynique, c’est même plutôt l’inverse. Il sait filmer les intérieurs familiaux, les enfants, les petits rituels, les disputes qui n’ont l’air de rien mais pèsent lourd. On lui doit Maman, j’ai raté l’avion !, Madame Doubtfire et plus tard Harry Potter à l’école des sorciers, autant dire qu’il connaît le pouvoir des foyers, des chambres d’enfant et des familles cabossées. Mais ici, son goût pour la lisibilité devient parfois de la sur-explication. Le film ne suggère pas toujours : il souligne, encadre, stabilote, puis demande gentiment si nous avons bien compris qu’il fallait être émus. Le scénario déroule donc une bonne partie des clichés du genre. La belle-mère moderne qui ne sait pas faire les nœuds de lacets affectifs. La mère biologique irréprochable mais trop dure. Le père gentil, un peu au milieu, qui semble parfois traverser le film avec la responsabilité dramatique d’un meuble Ikea bien monté. Les enfants hostiles qui s’ouvrent peu à peu. La maladie comme accélérateur de sagesse. La fête familiale qui transforme les rancunes en souvenirs. Tout cela est prévisible, parfois avant même que la scène commence. On sent le mécanisme. On devine la trajectoire. On sait que les angles vont s’arrondir, que les phrases blessantes seront réparées, que la rivalité deviendra transmission. Et pourtant, par moments, ça fonctionne. Pas toujours pour les raisons les plus nobles, mais ça fonctionne. C’est surtout parce que les personnages, malgré leur écriture parfois schématique, ne sont pas entièrement réduits à leur fonction. Jackie pourrait être une sainte maternelle condamnée à transmettre le flambeau avec dignité. Elle l’est parfois, bien sûr, et le film aime beaucoup la placer dans cette lumière-là. Mais elle est aussi injuste, possessive, blessée, orgueilleuse. Son refus d’Isabel n’est pas seulement une jalousie de comédie : c’est la peur panique de ne plus être indispensable. Isabel, de son côté, aurait pu devenir la jeune rivale superficielle, la photographe cool incapable de comprendre la vraie vie. Le film lui donne heureusement autre chose : une maladresse sincère, une envie d’aimer sans savoir comment faire, une forme d’insécurité qui rend le personnage plus complexe qu’attendu. Elle n’est pas une mère de remplacement prête à l’emploi. Elle apprend, elle échoue, elle recommence. C’est dans ces moments-là que le film est le plus intéressant, quand il parle moins de sacrifice et davantage d’apprentissage. Le grand thème du film, ce n’est donc pas seulement la maladie, même si elle occupe évidemment toute la seconde moitié du récit. C’est la place. La place qu’on prend, celle qu’on refuse de céder, celle qu’on ne pourra plus occuper, celle qu’on laisse malgré soi. Jackie doit accepter que l’amour de ses enfants puisse continuer après elle sans que cela la trahisse. Isabel doit comprendre qu’aimer les enfants de quelqu’un d’autre ne consiste pas à imiter leur mère, mais à devenir une présence différente, fiable, imparfaite. C’est une idée assez belle, et même assez adulte, que le film aborde avec une sincérité indéniable. Dommage qu’il la fasse parfois passer par des scènes si calibrées qu’on entend presque les scénaristes compter les secondes avant le prochain sanglot. La mise en scène accompagne cette logique. Tout est propre, confortable, lisible. Le New York du film ressemble à une version légèrement vitrifiée de la vraie ville : beaux appartements, parcs photogéniques, saisons bien dessinées, intérieurs chaleureux. La photographie enveloppe les personnages dans une douceur très fin des années 90, avec ce mélange de réalisme bourgeois et de carte postale domestique que le cinéma américain savait produire à la chaîne. Ce n’est jamais laid, rarement audacieux. La caméra ne cherche pas à bousculer le spectateur, mais à l’installer dans un fauteuil avec un plaid, un thé chaud et une petite pancarte “attention, émotion imminente”. La musique de John Williams participe à cette impression. On est loin des envolées de Star Wars, Jurassic Park ou E.T. l’extra-terrestre. Ici, la partition se veut plus intime, plus tendre, presque discrète par rapport à ce que le compositeur peut faire dans ses grandes machines symphoniques. Mais même lorsqu’elle se retient, elle reste très consciente de sa mission : accompagner la larme jusqu’au bord de l’œil, puis lui ouvrir poliment la porte. En VF, le film garde cette rondeur très téléfilm de luxe, avec un doublage solide, notamment grâce à des voix familières comme Céline Monsarrat et Maïk Darah, qui renforcent d’ailleurs cette impression de confort émotionnel très français : on sait où l’on est, on sait ce que le film veut, et on sait qu’il ne nous lâchera pas avant d’avoir obtenu au moins un reniflement. Côté interprétation, c’est clairement là que Ma meilleure ennemie gagne une bonne partie de sa tenue. Susan Sarandon est la plus marquante. Elle donne à Jackie une autorité, une fatigue, une noblesse inquiète qui dépassent souvent la mécanique du scénario. Elle sait jouer la mère sans tomber dans la statue, la souffrance sans réclamer constamment l’admiration. Face à elle, Julia Roberts apporte ce mélange très particulier de lumière et de nervosité qu’elle possédait alors à merveille. Son sourire pourrait écraser le personnage, le rendre trop charmant, trop facilement acceptable, mais elle parvient à garder chez Isabel quelque chose d’un peu gauche, d’un peu piqué au vif. Elle n’est pas seulement “la nouvelle femme plus jeune”, elle est aussi quelqu’un qui se découvre profondément incompétente dans un domaine où l’amour ne suffit pas. Ed Harris, lui, a moins de matière. C’est presque le paradoxe du film : l’homme autour duquel cette recomposition familiale s’organise paraît parfois moins travaillé que les deux femmes qui doivent réparer les dégâts émotionnels. Il est bon, évidemment, parce que Ed Harris peut rendre intéressant un silence devant une cafetière, mais Luke reste un personnage un peu trop fonctionnel. Jena Malone, en revanche, confirme déjà cette intensité adolescente qu’on retrouvera ailleurs. Elle donne à Anna une dureté crédible, sans coquetterie. Liam Aiken est lui aussi très juste : son Ben a quelque chose de vraiment enfantin, pas cette fausse maturité scénaristique qu’on colle trop souvent aux petits garçons de cinéma. C’est peut-être l’un des souvenirs les plus tenaces du film : ces enfants paraissent exister, et pas seulement servir de thermomètre émotionnel aux adultes. On sent aussi que Chris Columbus traite cette histoire avec une implication personnelle. Le film est dédié à sa mère, Irene Columbus, morte d’un cancer, ce qui explique sans doute une partie de sa pudeur réelle, mais aussi son insistance. Il veut rendre hommage, consoler, réconcilier, réparer. Cette intention est respectable. Elle empêche le film de sombrer dans le pur cynisme lacrymal. Mais elle ne suffit pas toujours à lui donner la profondeur d’un Tendres passions ou la complexité morale d’un drame familial plus rugueux. Ma meilleure ennemie reste souvent au seuil de quelque chose de plus fort. Il regarde l’abîme, puis préfère poser un ruban autour. C’est donc un film attachant, mais limité. Prévisible, mais pas honteux. Manipulateur, mais rarement méchant. Trop sucré, oui, mais pas entièrement industriel. Il y a des scènes où l’on résiste, où l’on voit venir la grosse machinerie émotionnelle avec ses sabots, et d’autres où l’on baisse la garde parce que Susan Sarandon trouve le bon regard, parce que Julia Roberts laisse passer une fragilité inattendue, parce qu’un enfant dit quelque chose de simple et que, zut, ça marche quand même. À revoir en 2022, Ma meilleure ennemie apparaît comme un mélodrame très daté dans sa manière de distribuer les rôles familiaux, mais encore efficace dans sa façon de parler de la peur d’être remplacé, de l’amour qui survit et de la difficulté de transmettre sa place sans disparaître deux fois. Ce n’est pas un grand film, et il ne faut pas lui demander de révolutionner quoi que ce soit. C’est plutôt une douceur un peu trop nappée, parfois indigeste, parfois sincèrement réconfortante. Un film qui tire sur les ficelles, mais qui a au moins la décence de les confier à de très bons interprètes. Pour prolonger dans le même registre, mieux vaut aller vers Tendres passions pour le grand mélodrame mère-enfant, Contre-jour pour une approche plus âpre de la maladie familiale, ou Madame Doubtfire pour retrouver Chris Columbus sur le terrain de la famille recomposée, mais avec plus de fantaisie et moins de mouchoirs humides.
Ma note59%
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