Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Mon homme
Bertrand Blier
1996

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Mon homme
Quelque part entre la provocation calculée et la romance de banlieue improbable, Bertrand Blier signe en 1996 Mon homme, un film qui se cherche davantage qu'il ne se trouve. C'est le troisième long-métrage dans lequel il dirige Anouk Grinberg, sa compagne à l'époque — après le très dispensable Merci la vie et le légèrement meilleur Un, deux, trois, soleil. Au générique également : Gérard Lanvin en clochard magnétique, Valeria Bruni Tedeschi et Olivier Martinez dans une seconde partie qui, hélas, s'emballe bien moins. Marie est prostituée, et elle l'est par vocation. Elle aime les hommes, aime son métier, et peut même ne pas faire payer un client si l'affaire lui convient — ce qui, dans l'univers de Blier, n'a rien d'incongru. Un soir, elle recueille dans son immeuble Jeannot, un SDF à moitié mort de froid, et c'est le coup de foudre — ou plutôt le coup de foutre, comme dirait l'auteur des Valseuses. Elle lui propose alors de devenir son maquereau. Lui hésite, accepte, se prend au jeu, et tente même de recruter d'autres filles, jusqu'à ce que l'affaire parte un peu en vrille. Le film alterne entre scènes de la vie quotidienne de Marie et une galerie de clients illustres — Michel Galabru, Jacques Gamblin, Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Robert Hirsch, Jean-Pierre Léaud dans un caméo silencieux et étrange — avant de basculer vers une seconde partie plus convenue, centrée sur Sanguine et le personnage de Bruni Tedeschi. Ce qui frappe d'emblée, c'est le retour à une narration plus linéaire que dans les précédents Blier de la période. Tant mieux. Blier expérimentait à tout-va depuis le début des années 1990 — avec des résultats souvent déroutants plus que convaincants —, et Mon homme marque une forme de recentrage. Sauf que le scénario, plus sage en apparence, ne compense pas toujours par la densité. La première partie fonctionne : elle a cette énergie frondeuse, cette façon de banaliser ce qui choque, de traiter la prostitution comme un simple boulot sans misérabilisme ni apitoiement. Blier refuse le registre de Pretty Woman tout autant que le pamphlet social, et c'est à son honneur. Mais la seconde moitié perd pied : on s'ennuie un peu, les enjeux narratifs s'effritent, et le film se retrouve à tourner en rond, comme si le réalisateur n'avait pas tout à fait su où aller après avoir posé ses personnages. Marie est l'un des personnages les plus singuliers qu'ait écrits Blier — et c'est dire. Prostituée heureuse, amoureuse sincère, femme avide de sexe et de tendresse en même temps, elle porte en elle une contradiction que le cinéaste ne résout pas, et c'est peut-être là le point le plus intéressant du film. En face, Jeannot est moins bien traité : personnage ambigu, il glisse progressivement du statut d'amant aimé à celui de proxénète maladroit, mais cette évolution est esquissée plus qu'écrite. Sanguine, le personnage de Bruni Tedeschi, arrive trop tard dans le récit pour qu'on s'y attache vraiment — elle incarne surtout une fonction narrative, celle du personnage qui refuse de franchir le pas, qui donne à Jeannot une limite à ne pas dépasser. Le tout manque d'un degré d'écriture supplémentaire pour que les arcs soient réellement satisfaisants. Thématiquement, on est en terrain balisé pour qui connaît Blier. La satisfaction sexuelle comme moteur existentiel, le rapport de domination inversé entre hommes et femmes, la marginalité comme espace de liberté — tout cela irrigue son œuvre depuis Hitler, connais pas. Le prénom de l'héroïne — Marie — n'est pas innocent : il y a dans ce choix une ironie blasphématoire assez caractéristique. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est que la femme est ici au centre de la provocation, et non plus simple faire-valoir d'une virilité triomphante. Blier a féminisé son cinéma depuis le début des années 1990, et Mon homme pousse cela plus loin en faisant de Marie la seule vraie boussole morale du film. La dernière réplique de Jeannot, prononcée par Lanvin, sonne d'ailleurs comme un épitaphe discret sur le sort que Blier a si souvent réservé aux femmes tout au long de sa carrière. Du côté de la réalisation, c'est du Blier sans fioritures : caméra sage, lumières franches, Paris filmé sans romantisme ni laideur appuyée. La photographie de Pierre Lhomme reste dans le fonctionnel élégant. La bande-son, elle, est une curiosité : Barry White en fond sonore pour accompagner ces amours de bitume et de carton-pâte, une idée à la fois logique et légèrement too much. Le film ne cherche pas à épater visuellement — ses ambitions sont toutes dans le verbe et dans la chair de ses personnages. Et c'est là que Anouk Grinberg entre en jeu — littéralement. Sa performance est, de très loin, ce que le film a de meilleur. Elle habite Marie avec une sincérité désarmante, mêlant espièglerie et mélancolie dans un équilibre qui n'appartient qu'à elle. On comprend que le festival de Berlin lui ait décerné l'Ours d'Argent de la meilleure actrice en 1996 — une récompense pleinement méritée, que les Césars n'ont pas eu le bon goût de confirmer. En face, Gérard Lanvin est la vraie surprise : sobre, presque effacé par moments, il contrebalance l'intensité de Grinberg avec une retenue inattendue pour lui. Valeria Bruni Tedeschi fait ce qu'elle peut avec un personnage sous-écrit. Quant aux caméos — de Kassovitz en éjaculateur précoce à Léaud en client mutique qui rappelle à rebours son Antoine Doinel —, ils constituent les moments les plus réjouissants du film, autant de courts-circuits comiques bienvenus. Au bout du compte, Mon homme est un Blier de seconde zone — ce qui, dit ainsi, ne signifie pas qu'il soit mauvais, mais qu'il est très loin de ses sommets. La première partie tient ses promesses : elle est vive, frontale, portée par une Grinberg en état de grâce. La seconde s'effondre doucement, faute de carburant scénaristique. Le film ne marquera pas durablement la filmographie de son auteur, et il reste à ce jour assez méconnu — ce qui est à la fois compréhensible et un peu injuste pour ce qu'il contient de meilleur. Ceux qui veulent un Blier plus accompli iront plutôt vers Buffet froid, Tenue de soirée ou Trop belle pour toi. Mais pour Anouk Grinberg seule, le détour vaut quelque chose.
Ma note50%
Vu le 19 Octobre 2023


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.