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· Julien   Lepage

Mon curé chez les Thaïlandaises
Robert Thomas
1983

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Illustration de critique : Mon curé chez les Thaïlandaises
Il y a des films qui nous tombent dessus comme une vieille cassette oubliée au fond d'un carton, avec l'odeur des années 80 qui remonte d'un coup. Mon curé chez les Thaïlandaises, réalisé par Robert Thomas et sorti en 1983, c'est exactement ça : une comédie érotico-franchouillarde qui mise tout sur le dépaysement, le quiproquo et une troupe de têtes familières : Maurice Risch, Darry Cowl, Katia Tchenko, Daniel Prévost, Jacques Balutin, Jacques Legras… Sur le papier, le film nous vend le grand voyage à Bangkok et « l'aventure coquine » version cinéma populaire. Et en 2009, avec le recul et les redécouvertes via les excellentes soirées Nanar le barbare, signées AOA Prod, c'est typiquement le genre d'objet qu'on regarde autant pour ce qu'il est que pour ce qu'il raconte malgré lui.

L'intrigue, elle, tient dans un sourire gêné et un malentendu énorme. Le père Maximin est un curé de campagne bien propre sur lui, très « bon Dieu-bonnes mœurs », qui hérite d'un établissement à Bangkok monté par son frère. Lui croit récupérer un pensionnat catholique pour jeunes filles. Sauf que l'adresse, c'est plutôt le massage façon « Lotus Club », et tout le monde s'active à maintenir l'illusion le plus longtemps possible : les gens sur place ont des intérêts, des combines, des peurs… et surtout l'angoisse que Maximin comprenne ce qu'il a entre les mains. Là-dessus se greffent détournements, kidnappings, personnages qui surgissent pour faire un numéro, et une série de péripéties qui fonctionnent comme des sketches enfilés sur une ficelle.

Le scénario, soyons honnête, a l'air d'avoir été écrit en mode « on avance et on verra ». Ça part d'une très bonne base de farce (le naïf au milieu du monde des magouilles), mais ça s'éparpille vite, parce que la logique interne n'est pas la priorité : on sent que l'objectif, c'est de créer des situations, pas de construire un récit solide. Les motivations changent selon les besoins, les rebondissements tombent parfois du ciel, et certains passages donnent une impression de remplissage. En même temps, ce flottement crée aussi un rythme bizarrement permissif : le film se permet des détours absurdes, des scènes qui existent juste « pour le gag », et une espèce de freestyle permanent. Ça fait sourire… puis ça fatigue… puis ça resourit quand un acteur part totalement en roue libre.

Et il y a surtout ce détail délicieux, presqu'un film dans le film : la Thaïlande. On nous promet Bangkok, mais l'illusion tient avec du scotch. Une grande partie a été tournée en France, et pas discrètement : on peut reconnaître des lieux bien de chez nous, comme la Mer de Sable d'Ermenonville, les tours du quartier d'Italie à Paris, ou le château de Blandy-les-Tours pour des décors « exotiques » qui n'en sont pas du tout. Résultat : le vrai jeu, c'est presque celui-là : repérer les coutures, guetter l'enseigne française qui traîne, sentir le décor de parc de loisirs derrière le « désert thaïlandais ». C'est involontairement amusant, et ça donne au film un charme de bricolage assumé.

Les personnages, eux, sont à l'image du film : simples, directs, fonctionnels. Le père Maximin ne change pas vraiment : il est le pivot moral, la candeur ambulante, le gars qui prend tout au premier degré. On ne lui demande pas d'évoluer, on lui demande de rester pur assez longtemps pour que les mensonges tiennent debout. Autour, on a surtout des archétypes : les « gestionnaires » du lieu qui veulent s'en sortir, les acolytes opportunistes, la figure féminine qu'on déshabille sous prétexte d'intrigue (le film ne se cache pas), et les numéros comiques qui débarquent pour mettre le bazar. Ce n'est pas subtil, mais ça a un côté théâtre de boulevard : des entrées/sorties, des masques, des caractères qui se cognent les uns aux autres.

Sur les thèmes, c'est là que le film vieillit le plus vite. Il y a d'abord la grande opposition « religion vs débauche », assez paresseuse, et exploitée surtout comme prétexte à gags lourds. Il y a aussi tout l'imaginaire « Asie carte postale » qui déroule : clichés, fantasmes, tourisme sexuel tourné en gaudriole… En 2009, ça se regarde forcément avec un double sentiment : le côté document d'époque (on comprend ce qui faisait rire un certain public) et le côté malaise, parce que beaucoup de choses reposent sur des caricatures et une misogynie « banalisée » qui pique les yeux. Ça ne rend pas le film intéressant pour de bonnes raisons, mais ça le rend parlant : on voit très bien d'où il vient, et pourquoi il ne pourrait plus être fabriqué pareil sans déclencher une tempête.

La mise en scène de Robert Thomas est au service de l'efficacité, pas de l'élégance : cadrages utilitaires, montage qui va droit au point, musique qui souligne lourdement, et une fabrication globalement « petit budget qui ne se cache pas ». On a parfois l'impression d'une succession de blocs, comme si le film était pensé en saynètes.

Et puis il y a l'arrière-plan industriel : on sait que le film arrive après Mon curé chez les nudistes, mais sans Paul Préboist, remplacé ici par Maurice Risch. Ce simple changement donne une autre couleur : moins « icône populaire », plus bonhomme nerveux.

Les acteurs, eux, sont la vraie raison de rester. Maurice Risch tient la barque avec une sincérité robuste : il joue la naïveté sans trop chercher à être fin, et ça colle au ton. Katia Tchenko apporte une énergie qui dépasse un peu le simple rôle de prétexte, même si le film n'est pas tendre avec ses personnages féminins. Jacques Balutin fait du Balutin : du cabotinage plein cadre, parfois hilarant, parfois épuisant, mais jamais tiède. Daniel Prévost débarque comme une grenade : il suffit qu'il hausse le ton pour que le film prenne une sorte de folie. Et Darry Cowl… c'est le moment où on se dis que certains comédiens ont le pouvoir de rendre regardable une scène objectivement faible, juste en la traversant comme s'ils avaient compris un autre film que celui qu'on est en train de voir.

D'ailleurs, si on parle « petites histoires » autour du film, il y a un indice assez cruel de sa carrière : côté entrées, ce n'était pas la fête. Un papier de Cinedweller évoque une première semaine à Paris très basse (9 928 spectateurs sur 21 écrans), en contraste violent avec l'élan du film précédent. Ça explique aussi pourquoi, en 2009, on le croise surtout en rediffusions ou en éditions bon marché : le film a davantage une vie de fond de catalogue qu'une aura de succès.

Et puis, il a ce statut particulier d'objet « sympathiquement mauvais » que certains sites cultivent : sur Nanarland, il est rangé comme jalon du comique nanar français, avec une moyenne de notes plutôt bienveillante (autour de 3,3/5 sur la page). Ça correspond assez bien au ressenti : pas un trésor, pas une purge totale non plus, plutôt un engin brinquebalant qui trouve son intérêt dans l'excès et l'inconscience.

Au final, on en ressort avec une impression très claire : ce n'est pas une comédie « réussie » au sens propre, parce que trop de gags sont lourds, trop de scènes tournent à vide, et l'exotisme de pacotille finit par devenir le sujet malgré lui. Mais ce n'est pas non plus le néant : il y a une vraie valeur de spectacle dans le chaos, une galerie d'acteurs qui surjouent comme si leur vie en dépendait, et un côté capsule temporelle qui, en 2009, peut être à la fois fascinant et franchement gênant.
Ma note62%
Vu le 19 Février 2009


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