Monster
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Certaines œuvres arrivent dans votre vie précédées d'une réputation si écrasante qu'elles ressemblent moins à des lectures qu'à des épreuves initiatiques. Monster, c'est exactement ça : le manga dont tout le monde vous parle comme d'une expérience fondatrice, l'œuvre qui transforme les non-lecteurs de manga en convertis définitifs. La réalité, elle, est un peu plus nuancée.
Naoki Urasawa est un auteur qui, au Japon, a longtemps fonctionné à un régime que l'on réserve normalement aux machines. Pendant des années, il a publié plus de cent pages par mois, en parallèle dans deux magazines différents ; ce qui signifie concrètement qu'il dessinait Monster et 20th century boys simultanément, chaque semaine, sur des années. Ce rythme industriel lui vaudra d'ailleurs un arrêt forcé en 2006, à cause d'une épaule qui a fini par rendre les armes. On comprend mieux, dans ce contexte, à la fois l'ampleur de l'œuvre et certaines de ses faiblesses. Monster est sa première grande série internationale, celle qui l'a révélé hors du Japon, et qui reste dans sa bibliographie une sorte de pierre de fondation, avant que Pluto et 20th century boys ne viennent, à mes yeux, le surpasser sur presque tous les plans.
L'histoire démarre en 1986, à Düsseldorf. Kenzo Tenma est un neurochirurgien japonais brillant, promis à un avenir de carte postale : fiancé à la fille du directeur de l'hôpital, adulé de sa hiérarchie, il n'a qu'à tendre la main pour cueillir les honneurs. Jusqu'au soir où il doit choisir entre opérer un enfant arrivé aux urgences ou sauver le maire de la ville. Il choisit l'enfant. Le maire meurt. Sa carrière s'effondre, sa fiancée le quitte, et l'enfant en question, Johann Liebert, va grandir pour devenir l'un des tueurs en série les plus redoutables d'Allemagne. Des années plus tard, Tenma se retrouve fugitif, accusé de crimes qu'il n'a pas commis, et part à la traque de ce monstre qu'il a, littéralement, laissé en vie. L'Allemagne de la réunification sert de décor, avec ses orphelinats glauques, ses réseaux néonazis et ses villes encore marquées par le Rideau de Fer ; Urasawa aurait effectué plusieurs voyages de documentation sur place, et ça se voit : les décors de Heidelberg, Munich ou Prague sont d'une précision géographique assez bluffante.
Johann Liebert est, sur le papier, un antagoniste fascinant : visage d'ange, intelligence froide, don pour manipuler les gens jusqu'au suicide. À côté de lui, Tenma incarne l'humaniste idéal : juste, empathique, incapable de trahir ses convictions même face à l'abîme. Le commissaire Runge, lui, joue l'inspecteur obsessionnel à la Javert, persuadé que Tenma est le coupable et incapable de réviser son jugement pendant des tomes entiers. La galerie secondaire est foisonnante (Grimmer, Nina, Eva Heineman qui passe de fiancée odieuse à personnage étonnamment touchant) et c'est sans doute l'une des vraies forces de la série : Urasawa sait donner une âme à un personnage en quelques pages, une compétence rare.
Alors pourquoi cette frustration persistante ? Parce que Monster est une œuvre qui passe les deux tiers de son temps à promettre davantage qu'elle ne tient. Le rythme, d'abord, est d'une lenteur qui confine parfois à l'immobilisme. Urasawa s'inspire ouvertement du Fugitif, la série américaine des années 60, et son découpage cinématographique en porte effectivement l'empreinte ; mais là où une série télé justifiait ses digressions par le format épisodique, le manga accumule des arcs entiers qui ne font avancer l'intrigue que de façon marginale. On finit par perdre le fil, non par manque d'attention, mais parce que l'auteur lui-même semble parfois oublier qu'il a un destin à conduire.
L'autre problème, plus fondamental, c'est Tenma lui-même. Le héros est trop lisse. On sait, dès le premier tome, qu'il ne tirera jamais sur Johann, quoi qu'il en dise, quoi que l'intrigue construise autour de ce dilemme moral. Sa boussole éthique est si absolue, si immuable, qu'elle finit par vider de leur substance les scènes de tension pourtant bien montées. Urasawa a voulu un héros pur dans un monde corrompu, mais il a surtout créé un héros prévisible, ce qui en thriller psychologique est presqu'une faute professionnelle.
Quant à la fin — et je pèse mes mots —, elle déçoit. Après des milliers de pages de construction minutieuse, le dénouement accélère soudainement, distribue ses résolutions avec une générosité suspecte, et laisse plusieurs fils pendants que l'on attendait depuis des tomes. Le réalisateur Guillermo del Toro avait annoncé en 2013 vouloir adapter Monster pour HBO, en s'engageant auprès d'Urasawa à une fidélité totale au manga. Le projet n'a jamais abouti ; et quelque part, cette fin en suspens y est peut-être pour quelque chose.
Reste une œuvre ambitieuse, honnête dans ses intentions, portée par un graphisme qui gagne en maîtrise au fil des volumes, et par quelques séquences de tension pure qui rappellent ce que le thriller peut faire de mieux.
Naoki Urasawa est un auteur qui, au Japon, a longtemps fonctionné à un régime que l'on réserve normalement aux machines. Pendant des années, il a publié plus de cent pages par mois, en parallèle dans deux magazines différents ; ce qui signifie concrètement qu'il dessinait Monster et 20th century boys simultanément, chaque semaine, sur des années. Ce rythme industriel lui vaudra d'ailleurs un arrêt forcé en 2006, à cause d'une épaule qui a fini par rendre les armes. On comprend mieux, dans ce contexte, à la fois l'ampleur de l'œuvre et certaines de ses faiblesses. Monster est sa première grande série internationale, celle qui l'a révélé hors du Japon, et qui reste dans sa bibliographie une sorte de pierre de fondation, avant que Pluto et 20th century boys ne viennent, à mes yeux, le surpasser sur presque tous les plans.
L'histoire démarre en 1986, à Düsseldorf. Kenzo Tenma est un neurochirurgien japonais brillant, promis à un avenir de carte postale : fiancé à la fille du directeur de l'hôpital, adulé de sa hiérarchie, il n'a qu'à tendre la main pour cueillir les honneurs. Jusqu'au soir où il doit choisir entre opérer un enfant arrivé aux urgences ou sauver le maire de la ville. Il choisit l'enfant. Le maire meurt. Sa carrière s'effondre, sa fiancée le quitte, et l'enfant en question, Johann Liebert, va grandir pour devenir l'un des tueurs en série les plus redoutables d'Allemagne. Des années plus tard, Tenma se retrouve fugitif, accusé de crimes qu'il n'a pas commis, et part à la traque de ce monstre qu'il a, littéralement, laissé en vie. L'Allemagne de la réunification sert de décor, avec ses orphelinats glauques, ses réseaux néonazis et ses villes encore marquées par le Rideau de Fer ; Urasawa aurait effectué plusieurs voyages de documentation sur place, et ça se voit : les décors de Heidelberg, Munich ou Prague sont d'une précision géographique assez bluffante.
Johann Liebert est, sur le papier, un antagoniste fascinant : visage d'ange, intelligence froide, don pour manipuler les gens jusqu'au suicide. À côté de lui, Tenma incarne l'humaniste idéal : juste, empathique, incapable de trahir ses convictions même face à l'abîme. Le commissaire Runge, lui, joue l'inspecteur obsessionnel à la Javert, persuadé que Tenma est le coupable et incapable de réviser son jugement pendant des tomes entiers. La galerie secondaire est foisonnante (Grimmer, Nina, Eva Heineman qui passe de fiancée odieuse à personnage étonnamment touchant) et c'est sans doute l'une des vraies forces de la série : Urasawa sait donner une âme à un personnage en quelques pages, une compétence rare.
Alors pourquoi cette frustration persistante ? Parce que Monster est une œuvre qui passe les deux tiers de son temps à promettre davantage qu'elle ne tient. Le rythme, d'abord, est d'une lenteur qui confine parfois à l'immobilisme. Urasawa s'inspire ouvertement du Fugitif, la série américaine des années 60, et son découpage cinématographique en porte effectivement l'empreinte ; mais là où une série télé justifiait ses digressions par le format épisodique, le manga accumule des arcs entiers qui ne font avancer l'intrigue que de façon marginale. On finit par perdre le fil, non par manque d'attention, mais parce que l'auteur lui-même semble parfois oublier qu'il a un destin à conduire.
L'autre problème, plus fondamental, c'est Tenma lui-même. Le héros est trop lisse. On sait, dès le premier tome, qu'il ne tirera jamais sur Johann, quoi qu'il en dise, quoi que l'intrigue construise autour de ce dilemme moral. Sa boussole éthique est si absolue, si immuable, qu'elle finit par vider de leur substance les scènes de tension pourtant bien montées. Urasawa a voulu un héros pur dans un monde corrompu, mais il a surtout créé un héros prévisible, ce qui en thriller psychologique est presqu'une faute professionnelle.
Quant à la fin — et je pèse mes mots —, elle déçoit. Après des milliers de pages de construction minutieuse, le dénouement accélère soudainement, distribue ses résolutions avec une générosité suspecte, et laisse plusieurs fils pendants que l'on attendait depuis des tomes. Le réalisateur Guillermo del Toro avait annoncé en 2013 vouloir adapter Monster pour HBO, en s'engageant auprès d'Urasawa à une fidélité totale au manga. Le projet n'a jamais abouti ; et quelque part, cette fin en suspens y est peut-être pour quelque chose.
Reste une œuvre ambitieuse, honnête dans ses intentions, portée par un graphisme qui gagne en maîtrise au fil des volumes, et par quelques séquences de tension pure qui rappellent ce que le thriller peut faire de mieux.
Ma note62%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !