Grégoire Moulin contre l'humanité
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Certains films naissent sous une mauvaise étoile ; ce qui, dans le cas de Grégoire Moulin contre l'humanité, tient presque de la mise en abyme. Artus de Penguern, humoriste issu du café-théâtre, signe ici son premier long métrage : il en écrit le scénario avec Jérôme L'hotsky, le réalise, et l'interprète lui-même dans le rôle-titre, aux côtés de Pascale Arbillot. Sorti le 24 octobre 2001, le film n'attire guère plus de 80 000 spectateurs : un bide retentissant, d'autant plus cruel que les salles sont alors cannibalisées par le raz-de-marée Amélie Poulain. Ironie supplémentaire : Artus de Penguern jouait justement le personnage de l'écrivain dans le film de Jean-Pierre Jeunet, sorti quelques mois plus tôt. Son propre film coulait donc dans l'ombre de celui dans lequel il figurait en comparses. La coïncidence est trop belle pour être ignorée.
Grégoire Moulin est né un vendredi 13, à la clinique Franz Kafka. Ses parents meurent dans une dispute absurde au-dessus de son berceau : l'un voulait en faire un médecin, l'autre un footballeur. Il sera élevé par une grand-mère acariâtre, boxé à dix ans par une fillette dont il était amoureux, et finira employé de bureau aux Assurances Vendéennes. Le programme est posé d'emblée : Artus de Penguern ne fait pas dans la demi-mesure. Son héros est un souffre-douleur cosmique, une cible ambulante que le destin s'acharne à maltraiter avec une régularité d'horloge suisse. Le jour où Grégoire monte à Paris pour rejoindre Odile Bonheur, une professeure de danse aperçue depuis son bureau, de l'autre côté d'une vitre, pour un premier rendez-vous dans un café baptisé Le Penalty, c'est précisément le soir de la finale de la Coupe de France. Ce détail, qui pourrait sembler anecdotique, structure en réalité l'ensemble du film : la ville entière est en état de sidération footballistique, et Grégoire, allergique au ballon rond depuis l'enfance, va devoir traverser ce Paris en délire pour rejoindre la femme qui l'attend sagement, en lisant Madame Bovary.
La structure narrative s'inspire ouvertement de After hours de Martin Scorsese : une nuit de cauchemar urbain où chaque tentative de l'héros pour atteindre son but se retourne contre lui. Artus de Penguern pousse cependant le principe vers quelque chose de plus franchement burlesque, en multipliant les personnages barrés qui s'accumulent autour de Grégoire comme des satellites fous. Le procédé est efficace : chaque nouvelle rencontre introduit un nouveau grain de sable dans l'engrenage, et le film progresse par couches successives de désastre. Ce qui frappe, c'est la rigueur mécanique de la construction : on est chez Buster Keaton plus que chez Louis de Funès, le comique naissant moins des gags isolés que de l'implacable logique de l'enchaînement.
Le problème, c'est que cette mécanique montre quelques signes d'essoufflement dans le dernier tiers. À force d'empiler les catastrophes, le film finit par tourner légèrement en rond, comme si le scénario avait épuisé ses ressources avant que l'histoire n'ait trouvé sa conclusion. On sent qu'Artus de Penguern est plus à l'aise dans l'art de la catastrophe que dans celui de la résolution ; ce qui est, après tout, une forme d'honnêteté intellectuelle. La fin, en revanche, offre une scène chorale délirante qui rachète les petites longueurs du milieu, et un générique envoyant Grégoire dans un bal masqué baroque : une image improbable et poétique qui reste en mémoire.
Sur le plan des personnages, Grégoire Moulin n'est pas un protagoniste ordinaire. Il n'est ni stupide, ni vulgaire, ni agressif : il est simplement né du mauvais côté de la chance universelle. Ce qui le rend attachant, c'est précisément son innocence : il ne cherche pas à provoquer le chaos, il le subit avec une résignation presque stoïcienne. Face à lui, Odile Bonheur (dont le nom est un programme en soi) représente l'idéal inaccessible, la femme qui attend patiemment, Madame Bovary à la main, pendant que le monde s'embrase autour d'elle. Le contraste entre sa quiétude et la tempête que traverse Grégoire constitue le moteur romantique du film, discret, mais réel. Les personnages secondaires, eux, n'ont pas de développement à proprement parler : ils sont des archétypes poussés à leur point de rupture, des figures de cauchemar social plus que des êtres complexes. C'est voulu, et ça fonctionne dans le cadre d'une comédie qui revendique la farce comme mode d'expression.
Le thème central est celui de la malchance érigée en système, avec en toile de fond une satire douce-amère du Parisien moyen, de sa goujaterie ordinaire, de son rapport hystérique au football et de son indifférence au malheur d'autrui. Artus de Penguern ne se montre pas tendre avec ses contemporains : le film est une galerie de l'humanité dans ce qu'elle a de plus absurde et de moins glorieux. Mais il y a dans ce regard une tendresse cachée : si les humains sont insupportables, Grégoire lui-même fait partie de l'espèce, et le film ne cède jamais à la tentation du mépris pur. C'est une misanthropie de bonne compagnie. On notera aussi, en filigrane, une charge assez nette contre le culte du football, traité comme une religion d'État qui transforme des adultes en troupeau incontrôlable ; sujet qui, trois ans après la victoire de 98, avait encore quelque chose de légèrement subversif.
La réalisation témoigne d'un vrai sens du rythme et d'une énergie visuelle que le budget modeste ne laissait pas nécessairement présager. Le tournage s'est déroulé en partie à Paris, principalement dans le XVIe arrondissement, et en partie à Lyon, où les habitants se sont montrés, selon l'équipe, nettement plus coopératifs que les Parisiens. Détail amusant qui dit quelque chose du film lui-même. La photographie de Vincent Mathias joue habilement du Paris nocturne et quasi désert, qui donne à l'ensemble une atmosphère légèrement fantastique, entre le conte et le film noir. La bande originale de Benoît Pimont accompagne efficacement les tribulations du héros sans jamais prendre le dessus. On est loin des superproductions de l'époque, mais le film assume son artisanat et en fait une force.
Du côté du jeu, Artus de Penguern est impeccable dans le rôle qu'il s'est taillé sur mesure : timide, maladroit, lunaire, il habite Grégoire avec une justesse qui évite tous les pièges de la surenchère comique. Pascale Arbillot, en Odile, joue le contrepoint avec beaucoup de charme et de retenue. Mais c'est la galerie des seconds rôles qui vole régulièrement la vedette : Serge Riaboukine en chauffeur de taxi psychopathe — flanqué d'un chien qui tient le volant — constitue sans doute la séquence la plus mémorable du film ; Antoine Duléry en collègue monothématique hypnotisé par le football est d'une précision redoutable ; Didier Bénureau et Clovis Cornillac font leur numéro avec l'enthousiasme communicatif de comédiens qui s'amusent sincèrement. C'est d'ailleurs l'une des clefs du film : Artus de Penguern avait déjà travaillé avec la plupart d'entre eux sur ses courts métrages, et il a tenu à les garder pour son premier long, quitte à les payer au lance-pierre, selon ses propres mots. Cette fidélité paie : il y a dans ces performances une complicité palpable qui donne au film son énergie particulière. On notera aussi les présences fugaces, mais remarquées de Valérie Benguigui et Dominique Farrugia, signes d'un casting qui avait le nez creux.
Au bout du compte, Grégoire Moulin contre l'humanité est un film qui mérite amplement mieux que l'accueil tiède qu'il a reçu à sa sortie. Ce n'est pas un chef-d'œuvre (il accuse quelques longueurs, son scénario n'est pas exempt de facilités), mais c'est une comédie française franchement originale, portée par une vision cohérente et un sens du burlesque assez rare dans le cinéma hexagonal. Pour qui aime l'humour absurde et les films qui font confiance à leur propre logique, c'est une découverte qui vaut largement le détour.
Grégoire Moulin est né un vendredi 13, à la clinique Franz Kafka. Ses parents meurent dans une dispute absurde au-dessus de son berceau : l'un voulait en faire un médecin, l'autre un footballeur. Il sera élevé par une grand-mère acariâtre, boxé à dix ans par une fillette dont il était amoureux, et finira employé de bureau aux Assurances Vendéennes. Le programme est posé d'emblée : Artus de Penguern ne fait pas dans la demi-mesure. Son héros est un souffre-douleur cosmique, une cible ambulante que le destin s'acharne à maltraiter avec une régularité d'horloge suisse. Le jour où Grégoire monte à Paris pour rejoindre Odile Bonheur, une professeure de danse aperçue depuis son bureau, de l'autre côté d'une vitre, pour un premier rendez-vous dans un café baptisé Le Penalty, c'est précisément le soir de la finale de la Coupe de France. Ce détail, qui pourrait sembler anecdotique, structure en réalité l'ensemble du film : la ville entière est en état de sidération footballistique, et Grégoire, allergique au ballon rond depuis l'enfance, va devoir traverser ce Paris en délire pour rejoindre la femme qui l'attend sagement, en lisant Madame Bovary.
La structure narrative s'inspire ouvertement de After hours de Martin Scorsese : une nuit de cauchemar urbain où chaque tentative de l'héros pour atteindre son but se retourne contre lui. Artus de Penguern pousse cependant le principe vers quelque chose de plus franchement burlesque, en multipliant les personnages barrés qui s'accumulent autour de Grégoire comme des satellites fous. Le procédé est efficace : chaque nouvelle rencontre introduit un nouveau grain de sable dans l'engrenage, et le film progresse par couches successives de désastre. Ce qui frappe, c'est la rigueur mécanique de la construction : on est chez Buster Keaton plus que chez Louis de Funès, le comique naissant moins des gags isolés que de l'implacable logique de l'enchaînement.
Le problème, c'est que cette mécanique montre quelques signes d'essoufflement dans le dernier tiers. À force d'empiler les catastrophes, le film finit par tourner légèrement en rond, comme si le scénario avait épuisé ses ressources avant que l'histoire n'ait trouvé sa conclusion. On sent qu'Artus de Penguern est plus à l'aise dans l'art de la catastrophe que dans celui de la résolution ; ce qui est, après tout, une forme d'honnêteté intellectuelle. La fin, en revanche, offre une scène chorale délirante qui rachète les petites longueurs du milieu, et un générique envoyant Grégoire dans un bal masqué baroque : une image improbable et poétique qui reste en mémoire.
Sur le plan des personnages, Grégoire Moulin n'est pas un protagoniste ordinaire. Il n'est ni stupide, ni vulgaire, ni agressif : il est simplement né du mauvais côté de la chance universelle. Ce qui le rend attachant, c'est précisément son innocence : il ne cherche pas à provoquer le chaos, il le subit avec une résignation presque stoïcienne. Face à lui, Odile Bonheur (dont le nom est un programme en soi) représente l'idéal inaccessible, la femme qui attend patiemment, Madame Bovary à la main, pendant que le monde s'embrase autour d'elle. Le contraste entre sa quiétude et la tempête que traverse Grégoire constitue le moteur romantique du film, discret, mais réel. Les personnages secondaires, eux, n'ont pas de développement à proprement parler : ils sont des archétypes poussés à leur point de rupture, des figures de cauchemar social plus que des êtres complexes. C'est voulu, et ça fonctionne dans le cadre d'une comédie qui revendique la farce comme mode d'expression.
Le thème central est celui de la malchance érigée en système, avec en toile de fond une satire douce-amère du Parisien moyen, de sa goujaterie ordinaire, de son rapport hystérique au football et de son indifférence au malheur d'autrui. Artus de Penguern ne se montre pas tendre avec ses contemporains : le film est une galerie de l'humanité dans ce qu'elle a de plus absurde et de moins glorieux. Mais il y a dans ce regard une tendresse cachée : si les humains sont insupportables, Grégoire lui-même fait partie de l'espèce, et le film ne cède jamais à la tentation du mépris pur. C'est une misanthropie de bonne compagnie. On notera aussi, en filigrane, une charge assez nette contre le culte du football, traité comme une religion d'État qui transforme des adultes en troupeau incontrôlable ; sujet qui, trois ans après la victoire de 98, avait encore quelque chose de légèrement subversif.
La réalisation témoigne d'un vrai sens du rythme et d'une énergie visuelle que le budget modeste ne laissait pas nécessairement présager. Le tournage s'est déroulé en partie à Paris, principalement dans le XVIe arrondissement, et en partie à Lyon, où les habitants se sont montrés, selon l'équipe, nettement plus coopératifs que les Parisiens. Détail amusant qui dit quelque chose du film lui-même. La photographie de Vincent Mathias joue habilement du Paris nocturne et quasi désert, qui donne à l'ensemble une atmosphère légèrement fantastique, entre le conte et le film noir. La bande originale de Benoît Pimont accompagne efficacement les tribulations du héros sans jamais prendre le dessus. On est loin des superproductions de l'époque, mais le film assume son artisanat et en fait une force.
Du côté du jeu, Artus de Penguern est impeccable dans le rôle qu'il s'est taillé sur mesure : timide, maladroit, lunaire, il habite Grégoire avec une justesse qui évite tous les pièges de la surenchère comique. Pascale Arbillot, en Odile, joue le contrepoint avec beaucoup de charme et de retenue. Mais c'est la galerie des seconds rôles qui vole régulièrement la vedette : Serge Riaboukine en chauffeur de taxi psychopathe — flanqué d'un chien qui tient le volant — constitue sans doute la séquence la plus mémorable du film ; Antoine Duléry en collègue monothématique hypnotisé par le football est d'une précision redoutable ; Didier Bénureau et Clovis Cornillac font leur numéro avec l'enthousiasme communicatif de comédiens qui s'amusent sincèrement. C'est d'ailleurs l'une des clefs du film : Artus de Penguern avait déjà travaillé avec la plupart d'entre eux sur ses courts métrages, et il a tenu à les garder pour son premier long, quitte à les payer au lance-pierre, selon ses propres mots. Cette fidélité paie : il y a dans ces performances une complicité palpable qui donne au film son énergie particulière. On notera aussi les présences fugaces, mais remarquées de Valérie Benguigui et Dominique Farrugia, signes d'un casting qui avait le nez creux.
Au bout du compte, Grégoire Moulin contre l'humanité est un film qui mérite amplement mieux que l'accueil tiède qu'il a reçu à sa sortie. Ce n'est pas un chef-d'œuvre (il accuse quelques longueurs, son scénario n'est pas exempt de facilités), mais c'est une comédie française franchement originale, portée par une vision cohérente et un sens du burlesque assez rare dans le cinéma hexagonal. Pour qui aime l'humour absurde et les films qui font confiance à leur propre logique, c'est une découverte qui vaut largement le détour.
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