Gremlins
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Il y a des films qu'on croit connaître par cœur et qui, lorsqu'on les revoit des années plus tard, retrouvent une force qu'on n'attendait plus. Celui de Joe Dante, avec Zach Galligan (sûrement un cousin américain de Bernard Campan), Phoebe Cates et le fidèle Dick Miller, fait partie de ceux-là. On sent déjà derrière la caméra le coup de patte d'un homme qui, à l'époque, venait d'enchaîner des films de genre mordants, et qui profitait ici d'un budget plus confortable tout en gardant la même folie. On savait aussi que Steven Spielberg était en coulisses, garant d'un certain équilibre, même si ce qui transparait réellement, c'est la personnalité de Dante, son humour grinçant et son amour viscéral pour les cartoons.
Kingston Falls, pour commencer, n'a rien d'une ville anodine. Cette petite bourgade enneigée, décorée de guirlandes, de vitrines et de bonnes intentions, est en réalité le même décor que celui de Hill Valley dans Retour vers le futur. La fameuse place du palais de justice des studios Universal. Et il suffit de quelques plans pour que ce souvenir remonte, pour qu'on scrute l'arrière-plan en cherchant l'horloge ou un skateboard qui traîne. L'ironie, c'est que ce lieu, conçu pour incarner l'Amérique idéalisée, se retrouve bombardé par des monstres incontrôlables, comme si un rêve hollywoodien se transformait d'un coup en cauchemar loufoque. Voir une ville typiquement « Spielbergienne » devenir une arène de désordre, c'est déjà une thèse en soi.
L'intrigue, elle, reste l'une des plus séduisantes du cinéma populaire des années 80, parce qu'elle marie immédiatement le conte et le chaos. Un père un peu foufou, Rand, inventeur du dimanche, ramène à son fils Billy un « mogwaï », Gizmo, acheté dans une boutique sombre d'un quartier chinois (un décor construit en studio, d'ailleurs, avec un réalisme tel qu'on croirait une reconstitution d'un film noir). Trois règles suffiraient à éviter le désastre : pas de lumière vive, pas d'eau, pas de nourriture après minuit. Le genre de choses qui, dans un film de studio, devrait rester symbolique… sauf que ce sont précisément ces règles que le récit s'acharne à violer l'une après l'autre, comme si le film attendait ce moment pour révéler sa véritable nature.
Ce qui frappe en revoyant ce récit, c'est à quel point il assume sa structure simple. Presque trop simple. Et c'est justement ce qui le rend efficace : la transformation progressive, l'inocence trompeuse, l'irruption du monstrueux au cœur du quotidien. Dans un premier scénario de Chris Columbus, cette simplicité s'accompagnait d'une violence bien plus radicale : le chien devait être mangé (oui, littéralement), la mère décapitée, et les créatures s'attaquaient au McDonald's pour y dévorer clients et hamburgers. Spielberg a calmé le jeu (ce que le box-office lui a donné raison de faire), mais le film conserve les cicatrices de cette version alternative : une tension sourde, une irrévérence constante, un plaisir à franchir les limites du bon goût.
Les personnages trouvent leur place dans cet entre-deux étrange. Billy, gentil, un peu fade, presque trop propre, fonctionne surtout comme point d'entrée : il ne brille pas, il ne fascine pas, mais il incarne cette Amérique d'images familiales, prête à être retournée. Sa copine Kate est bien plus intéressante, avec sa blessure intime sur Noël : une anecdote atroce qui, à elle seule, révèle ce que le film pense de la fête. Quant aux habitants de Kingston Falls, ils ressemblent à des caricatures sorties d'une bande dessinée : la vieille acariâtre, le policier lâche, les voisins bornés, tous promis à une punition plus ou moins méritée. Et puis il y a les créatures, évidemment. Gizmo, mignon à l'excès, trop sage pour être honnête, et celles qui naissent de lui, grinçantes, corrosives, incarnations des frustrations collectives. Elles piétinent, mordent, brûlent, se goinfrent, jouent aux cartes, chantent faux, se marquent au fer rouge sur la rétine. Les gremlins, c'est l'excès rendu visible.
Les thèmes se mettent en place sans que le film ait besoin de faire des discours. C'est un film sur les masques. Sur l'Amérique de façade. Sur les fêtes mensongères. Sur l'hypocrisie du « home sweet home ». Sur la façon dont un monde trop propre attend la moindre faille pour révéler sa laideur. Ce qui rend le propos puissant, c'est que Dante n'en fait jamais un manifeste : il préfère montrer. Montrer une cuisine transformée en scène de massacre domestique (la scène du micro-ondes, dont l'équipe avait peur qu'elle soit trop choquante pour le public, est devenue culte). Montrer un bar envahi par des créatures en état d'ébriété avancée. Montrer une rue entière devenir carnaval sauvage. Montrer le cinéma local comme cathédrale du chaos, où les gremlins regardent Blanche-Neige et les sept nains comme une secte ivre de bêtise.
Visuellement, tout fonctionne encore superbement. Les animatroniques créées par Chris Walas ne vieillissent pas : elles se dégradent, se coincent, se déchirent parfois, mais c'est précisément cette « imperfection » qui leur donne vie. D'ailleurs, la production avait tenté au tout début d'utiliser un singe déguisé en gremlin… avant que l'animal, paniqué par le masque, n'essaie d'arracher le décor. Fin de l'expérience. Alors oui, parfois Gizmo a l'air d'un pantin trop figé, oui certaines marionnettes ont un mouvement un peu haché, mais cela renforce la physicalité du film. On sent les objets. On sent les matières. On sent les mains derrière, mais jamais au point de briser la magie. Et puis il y a cette photographie eighties, granuleuse, aux couleurs assumées. Avec les décorateurs et l'équipe lumière, Dante construit un espace mi-féerique mi-sinistre, qui ne ressemble à rien de ce qu'on produit de nos jours. L'image vit, respire, et ne cherche pas à être « lisse ».
La bande-originale de Jerry Goldsmith, elle, est un chef-d'œuvre de malice : difficile de trouver un thème musical qui incarne autant la folie contrôlée, la joie barbare, l'ironie et l'aventure. Elle a d'ailleurs été composée alors même que beaucoup de séquences n'étaient pas finalisées ; preuve que Goldsmith avait parfaitement compris le ton du film.
Les performances d'acteurs tiennent toutes ensemble parce que chacun joue le récit avec sérieux. Galligan, malgré son côté premier de la classe, parvient à habiter ce rôle d'anti-héros manière « garçon trop sage dans un monde trop fou ». Cates reste solaire, mais blessée, parfaite dans cette dualité. Miller, comme toujours chez Dante, est une incarnation vivante du cinéma d'exploitation qui débarque dans un film familial pour rappeler d'où vient le réalisateur. Quant à Feldman, il est déjà ce petit électron incontrôlable, à peine cadré par l'équipe, quasiment une préfiguration de sa carrière.
Le tout donne un film qui surprend encore aujourd'hui. Qui n'a rien perdu de son esprit. Qui n'a rien perdu de son énergie. Qui n'a pas besoin de nostalgie pour fonctionner. Et qui rappelle, dans la dernière scène, que la nature humaine n'est peut-être pas prête pour quoi que ce soit d'un peu trop pur : une idée aussi drôle que pessimiste, comme si le film refermait doucement ses griffes après une heure et demie de rire nerveux.
Kingston Falls, pour commencer, n'a rien d'une ville anodine. Cette petite bourgade enneigée, décorée de guirlandes, de vitrines et de bonnes intentions, est en réalité le même décor que celui de Hill Valley dans Retour vers le futur. La fameuse place du palais de justice des studios Universal. Et il suffit de quelques plans pour que ce souvenir remonte, pour qu'on scrute l'arrière-plan en cherchant l'horloge ou un skateboard qui traîne. L'ironie, c'est que ce lieu, conçu pour incarner l'Amérique idéalisée, se retrouve bombardé par des monstres incontrôlables, comme si un rêve hollywoodien se transformait d'un coup en cauchemar loufoque. Voir une ville typiquement « Spielbergienne » devenir une arène de désordre, c'est déjà une thèse en soi.
L'intrigue, elle, reste l'une des plus séduisantes du cinéma populaire des années 80, parce qu'elle marie immédiatement le conte et le chaos. Un père un peu foufou, Rand, inventeur du dimanche, ramène à son fils Billy un « mogwaï », Gizmo, acheté dans une boutique sombre d'un quartier chinois (un décor construit en studio, d'ailleurs, avec un réalisme tel qu'on croirait une reconstitution d'un film noir). Trois règles suffiraient à éviter le désastre : pas de lumière vive, pas d'eau, pas de nourriture après minuit. Le genre de choses qui, dans un film de studio, devrait rester symbolique… sauf que ce sont précisément ces règles que le récit s'acharne à violer l'une après l'autre, comme si le film attendait ce moment pour révéler sa véritable nature.
Ce qui frappe en revoyant ce récit, c'est à quel point il assume sa structure simple. Presque trop simple. Et c'est justement ce qui le rend efficace : la transformation progressive, l'inocence trompeuse, l'irruption du monstrueux au cœur du quotidien. Dans un premier scénario de Chris Columbus, cette simplicité s'accompagnait d'une violence bien plus radicale : le chien devait être mangé (oui, littéralement), la mère décapitée, et les créatures s'attaquaient au McDonald's pour y dévorer clients et hamburgers. Spielberg a calmé le jeu (ce que le box-office lui a donné raison de faire), mais le film conserve les cicatrices de cette version alternative : une tension sourde, une irrévérence constante, un plaisir à franchir les limites du bon goût.
Les personnages trouvent leur place dans cet entre-deux étrange. Billy, gentil, un peu fade, presque trop propre, fonctionne surtout comme point d'entrée : il ne brille pas, il ne fascine pas, mais il incarne cette Amérique d'images familiales, prête à être retournée. Sa copine Kate est bien plus intéressante, avec sa blessure intime sur Noël : une anecdote atroce qui, à elle seule, révèle ce que le film pense de la fête. Quant aux habitants de Kingston Falls, ils ressemblent à des caricatures sorties d'une bande dessinée : la vieille acariâtre, le policier lâche, les voisins bornés, tous promis à une punition plus ou moins méritée. Et puis il y a les créatures, évidemment. Gizmo, mignon à l'excès, trop sage pour être honnête, et celles qui naissent de lui, grinçantes, corrosives, incarnations des frustrations collectives. Elles piétinent, mordent, brûlent, se goinfrent, jouent aux cartes, chantent faux, se marquent au fer rouge sur la rétine. Les gremlins, c'est l'excès rendu visible.
Les thèmes se mettent en place sans que le film ait besoin de faire des discours. C'est un film sur les masques. Sur l'Amérique de façade. Sur les fêtes mensongères. Sur l'hypocrisie du « home sweet home ». Sur la façon dont un monde trop propre attend la moindre faille pour révéler sa laideur. Ce qui rend le propos puissant, c'est que Dante n'en fait jamais un manifeste : il préfère montrer. Montrer une cuisine transformée en scène de massacre domestique (la scène du micro-ondes, dont l'équipe avait peur qu'elle soit trop choquante pour le public, est devenue culte). Montrer un bar envahi par des créatures en état d'ébriété avancée. Montrer une rue entière devenir carnaval sauvage. Montrer le cinéma local comme cathédrale du chaos, où les gremlins regardent Blanche-Neige et les sept nains comme une secte ivre de bêtise.
Visuellement, tout fonctionne encore superbement. Les animatroniques créées par Chris Walas ne vieillissent pas : elles se dégradent, se coincent, se déchirent parfois, mais c'est précisément cette « imperfection » qui leur donne vie. D'ailleurs, la production avait tenté au tout début d'utiliser un singe déguisé en gremlin… avant que l'animal, paniqué par le masque, n'essaie d'arracher le décor. Fin de l'expérience. Alors oui, parfois Gizmo a l'air d'un pantin trop figé, oui certaines marionnettes ont un mouvement un peu haché, mais cela renforce la physicalité du film. On sent les objets. On sent les matières. On sent les mains derrière, mais jamais au point de briser la magie. Et puis il y a cette photographie eighties, granuleuse, aux couleurs assumées. Avec les décorateurs et l'équipe lumière, Dante construit un espace mi-féerique mi-sinistre, qui ne ressemble à rien de ce qu'on produit de nos jours. L'image vit, respire, et ne cherche pas à être « lisse ».
La bande-originale de Jerry Goldsmith, elle, est un chef-d'œuvre de malice : difficile de trouver un thème musical qui incarne autant la folie contrôlée, la joie barbare, l'ironie et l'aventure. Elle a d'ailleurs été composée alors même que beaucoup de séquences n'étaient pas finalisées ; preuve que Goldsmith avait parfaitement compris le ton du film.
Les performances d'acteurs tiennent toutes ensemble parce que chacun joue le récit avec sérieux. Galligan, malgré son côté premier de la classe, parvient à habiter ce rôle d'anti-héros manière « garçon trop sage dans un monde trop fou ». Cates reste solaire, mais blessée, parfaite dans cette dualité. Miller, comme toujours chez Dante, est une incarnation vivante du cinéma d'exploitation qui débarque dans un film familial pour rappeler d'où vient le réalisateur. Quant à Feldman, il est déjà ce petit électron incontrôlable, à peine cadré par l'équipe, quasiment une préfiguration de sa carrière.
Le tout donne un film qui surprend encore aujourd'hui. Qui n'a rien perdu de son esprit. Qui n'a rien perdu de son énergie. Qui n'a pas besoin de nostalgie pour fonctionner. Et qui rappelle, dans la dernière scène, que la nature humaine n'est peut-être pas prête pour quoi que ce soit d'un peu trop pur : une idée aussi drôle que pessimiste, comme si le film refermait doucement ses griffes après une heure et demie de rire nerveux.
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