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· Julien   Lepage

Ma sorcière bien aimée
Sol Saks
1964

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Illustration de critique : Ma sorcière bien aimée
Certaines séries s'imposent dans la mémoire collective non pas parce qu'elles sont brillantes, mais parce qu'elles ont su arriver au bon moment, avec le bon générique et la bonne tête d'affiche. Ma sorcière bien aimée — *Bewitched* pour les anglophones — est de celles-là. Diffusée à partir du 17 septembre 1964 sur ABC, créée par Sol Saks et pilotée à la réalisation par William Asher (qui était, fait amusant à préciser, le mari d'Elizabeth Montgomery dans la vraie vie), la série s'est étirée sur huit saisons et 254 épisodes, soit une décennie entière de frémissements de nez et de quiproquos domestiques. Le concept tient en une ligne : Samantha, sorcière aux pouvoirs illimités, épouse Jean-Pierre, publicitaire ordinaire, et décide pour lui d'abandonner sa magie. Le reste, vous l'imaginez. L'intrigue de base est en réalité assez astucieuse. Jean-Pierre s'appelle Darrin dans la VO — ce qui explique pourquoi la VF a préféré lui trouver un prénom plus malléable — et travaille dans une agence de publicité new-yorkaise avec son patron Larry Tate, personnage accessoire dont l'unique fonction est de débarquer au mauvais moment. Samantha, elle, s'efforce de jouer la parfaite ménagère des sixties dans un pavillon de banlieue bien propre, pendant que sa mère Endora — hiérarchiquement supérieure en malice comme en puissance — s'évertue à saboter ce mariage qu'elle juge humiliant. Ajoutez à cela une voisine paranoïaque, Gladys Kravitz, qui voit des choses sans jamais être crue, une vieille tante aux pouvoirs déréglés, et vous avez la mécanique de base : un sortilège déclenché, une situation qui déraille, une résolution magique juste avant que le boss ne sonne à la porte. Le problème, c'est que cette mécanique se répète à l'identique pendant huit ans. Ma sorcière bien aimée est une sitcom au sens le plus strict et le plus limitant du terme : chaque épisode repart de zéro, les personnages n'évoluent pas, les situations s'emboîtent dans un moule invariable. Ce qui passait pour un charme en 1964 commence à fatiguer dès la troisième saison. Le scénario type ressemble à une équation à deux inconnues qu'on résout toujours de la même façon. Sol Saks a posé un cadre solide mais il n'a pas prévu l'usure. À mesure que les saisons s'enchaînent, les variations deviennent de moins en moins inventives, et ce qui aurait pu être une comédie de mœurs piquante finit par se diluer dans un confort télévisuel un peu engourdi. Ce manque de profondeur est d'autant plus dommage qu'il y avait là une vraie matière. Samantha est, à bien y regarder, un personnage d'une richesse considérable — et franchement troublant. Elle est infiniment plus puissante que son mari, intelligente, capable, autonome, et pourtant elle choisit de se museler pour lui plaire. En 2016, cette lecture féministe saute aux yeux : toute la série repose sur la résignation volontaire d'une femme extraordinaire à des attentes médiocres. Endora, sa mère, incarne à elle seule toute la résistance que Samantha refoule. Elle n'accepte pas ce mari qu'elle surnomme rarement par son prénom — "Derwood", "Darwin", "Durwood" — et son mépris pour les mortels ressemble fort à du mépris pour la domesticité imposée. Les scénaristes ont joué avec cette tension sans vraiment l'explorer, préférant en faire un ressort comique récurrent plutôt qu'un vrai sujet. Il y a des épisodes où l'on sent que la série voudrait dire quelque chose — notamment un épisode de la première saison où Samantha confronte un publicitaire qui représente les sorcières comme des monstres — mais ces moments restent des exceptions dans un océan de légèreté. Les personnages secondaires sont en réalité mieux dessinés que les protagonistes. Endora est de loin le personnage le plus réjouissant de la série : caustique, flamboyante, imprévisible, elle écrase tout autour d'elle à chaque apparition. Tante Clara, avec ses pouvoirs défaillants et sa collection absurde de poignées de portes, offre quant à elle des moments de comédie pure, burlesque et touchante. Jean-Pierre, lui, reste désespérément plat : il est l'obstacle narratif plus que le personnage. Son rôle se réduit à ne pas savoir, à s'énerver, et à se faire duper — encore et encore. Sur le plan de la réalisation, William Asher fait du bon travail dans les contraintes de la télévision américaine de l'époque. Les deux premières saisons en noir et blanc ont une vraie élégance graphique, une légèreté visuelle qui sied bien au propos. La colorisation tardive de ces épisodes, réalisée en 2003, a d'ailleurs donné lieu à un résultat étrange : les yeux des personnages y sont d'un bleu Pacifique étonnamment soutenu, presque irréel. Les effets spéciaux, rudimentaires mais efficaces — arrêts sur image, objets en suspension — gardent une fraîcheur naïve qui ne déplaît pas. Le générique d'animation, lui, est un classique absolu : guilleret, immédiatement reconnaissable, il a fait le tour du monde avant la série elle-même. La musique de Howard Greenfield et Jack Keller en est indissociable. Elizabeth Montgomery est l'âme de la série, et il serait injuste de ne pas le souligner franchement. Elle joue Samantha avec une grâce naturelle et une présence lumineuse qui n'appartient qu'à elle. Le frémissement de nez — un tic qu'elle produisait réellement, sans trucage — est devenu l'un des gestes les plus iconiques de la télévision américaine. Elle joue également Serena, la cousine extravagante de Samantha, créditée dans le générique sous le pseudonyme fantaisiste de "Pandora Spocks" — une blague interne entre elle et son mari. Face à elle, Dick York, dans les cinq premières saisons, offre une performance énergique et physiquement très investie. Son départ de la série en 1969 reste l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire des sitcoms : victime d'une blessure au dos subie sur le tournage de They Came to Cordura en 1959, il s'était retrouvé dépendant aux antidouleurs, et s'est effondré sur le plateau en plein tournage. La série l'a remplacé par Dick Sargent sans jamais fournir la moindre explication à l'écran — aucune ligne de dialogue, aucun carton, rien. Les deux acteurs se ressemblaient vaguement ; on a fait comme si. Dick Sargent, plus posé, incarne un Jean-Pierre plus doux, moins frénétique, mais aussi moins drôle. Agnes Moorehead, elle, est dans une catégorie à part : son Endora est un monument de comédie involontairement subversive, jouée avec une emphase théâtrale et un regard assassin qu'elle a dû peaufiner épisode après épisode. Notons encore la touchante Marion Lorne en Tante Clara, qui disparaît simplement de la série après la saison 4 — l'actrice étant décédée en cours de tournage, le personnage n'a reçu aucun adieu. Cinquante ans après sa première diffusion, Ma sorcière bien aimée ressemble à une belle vitrine de son époque : fascinante à observer, un peu figée derrière la vitre. La série a posé les bases d'un sous-genre entier — la fantasy domestique — et a influencé des dizaines de productions, de Sabrina, l'apprentie sorcière à Charmed, sans parler de Jeannie, sa rivale directe chez NBC avec laquelle elle a partagé plusieurs saisons d'antenne. Mais là où ces héritières ont parfois su évoluer, *Bewitched* reste coincée dans son carcan de sitcom bienveillante et répétitive. On lui reconnaît volontiers son charme, sa légèreté, sa protagoniste inoubliable — et Agnes Moorehead à elle seule vaut le détour. Mais on ne peut pas non plus prétendre qu'elle tient la distance sur l'ensemble de ses huit saisons. C'est le genre de série qu'on regarde avec tendresse, un peu comme on feuillette un vieil album de famille : on sourit, on reconnaît des visages aimés, et on finit par refermer le livre.
Ma note55%
Vu le 11 Septembre 2016


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