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· Julien   Lepage

Salut les musclés
Jean-Luc Azoulay
1989

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Illustration de critique : Salut les musclés
Certaines séries méritent d'être jugées avec leur époque comme bouclier. Salut les musclés, lancée en décembre 1989 sur TF1 dans le créneau du Club Dorothée, est de celles-là ; et même avec ce bouclier, le verdict reste mitigé. Jean-Luc Azoulay, cofondateur d'AB Productions avec Claude Berda, y propulse à l'écran cinq musiciens qu'il connaît bien : Framboisier, Bernard Minet, Éric Bouad, Rémy Sarrazin et René Morizur, les instrumentistes de Dorothée, aperçus en coulisses lors d'une tournée de la chanteuse. L'idée d'Azoulay est simple, presque brutale : filmer ce qu'il a vu en backstage et en faire une sitcom. Ce qu'il a vu, ce sont apparemment des trentenaires célibataires en quête permanente de présence féminine.

Framboisier, Minet, Éric, Rémy et René vivent donc sous le même toit, forment un groupe de musique aux succès vaguement évoqués, et passent l'essentiel de leur temps à draguer tout ce qui passe à portée de canapé. C'est à peu près tout pour le premier degré de l'intrigue. Les épisodes enchaînent des situations comiques supposées découler de cette cohabitation de mâles débrouillards, agrémentées de cassoulets improbables, de lalalaitou récurrents et, à partir de la deuxième saison, de l'arrivée d'Hilguegue, extraterrestre incarnée par Babsie Steger ; soit la touche de fantaisie censée relancer une mécanique qui tournait déjà en rond.

Le problème fondamental de la série est inscrit dans ses conditions de fabrication. Azoulay, contraint par les quotas de production imposés à TF1 après sa privatisation en 1987 — et anticipant le décret Tasca qui allait exiger 50 % de programmes d'expression française —, a mis en place une chaîne industrielle vertigineuse : un épisode de vingt-six minutes tourné chaque jour, parfois en parallèle de six autres séries. Le chef décorateur Yves Pirès dormait dans un camping-car garé sur le plateau. Les acteurs planquaient des antisèches dans les décors. Dans ces conditions, parler d'écriture scénaristique relève de l'euphémisme généreux. Les dialogues sont souvent écrits le matin pour être filmés l'après-midi, et ça s'entend ; ou plutôt, ça se voit, dans chaque regard légèrement égaré, chaque réplique lâchée comme un ballon de baudruche sans conviction. Les scénarios tournent en boucle autour d'un nombre très limité de ressorts : le quiproquo amoureux, le visiteur inattendu, la fanfaronnade qui tourne mal. Deux décors principaux, rarement trois. Une sitcom, certes, mais poussée dans ses derniers retranchements économiques.

Ce cadre contraint dit beaucoup sur le développement des personnages… ou plutôt sur son absence. Les cinq garçons sont des archétypes figés dès le premier épisode, sans trajectoire ni évolution perceptible sur les cinq saisons. Framboisier est le meneur imbu de lui-même, Minet le romantique efféminé, Éric le gaffeur obsédé de cuisine, Rémy le grand timide, René le roublard. Ces cases ne bougent pas d'un millimètre entre 1989 et 1994. Ce figement n'est pas forcément rédhibitoire dans le genre (Friends repose sur des types relativement stables), mais encore faudrait-il que chaque type soit suffisamment riche pour tenir seul une scène. Là, on est plus proche des figurines en plastique que des êtres humains complexes. L'arrivée d'Hilguegue tente bien d'injecter un personnage à part, décalé par nature, mais la série ne sait pas vraiment quoi faire de son extraterrestrialité au-delà des premières blagues de vocabulaire.

Thématiquement, Salut les musclés est une série sur la masculinité en groupe : la bande de potes, la compétition entre mâles pour séduire, la fratrie sans femmes qui réclame pourtant sans cesse la présence des femmes. En 2016, ces dynamiques regardent franchement mal. Les personnages féminins y sont quasi exclusivement des proies ou des obstacles, rarement des sujets. La série, supposément destinée aux enfants, dépeignait des adultes attendant des femmes comme d'autres attendent un bus. L'humour parfois ouvertement grivois (pour une diffusion mercredi matin devant des gamins de huit ans) reste aujourd'hui proprement sidérant.

La réalisation ne sauve rien. Filmée à la va-vite en studio, avec des angles de caméra fonctionnels et une lumière de plateau de jeu télévisé, la série n'a aucune ambition visuelle. C'est cohérent avec son modèle économique, mais ça pèse quand même. La bande-son, elle, a marqué les mémoires malgré elle : le générique, synthétiseur Casio et voix nasillarde, a atteint un statut de curiosité culte qu'il ne mérite objectivement pas… sinon par la répétition. Les rires enregistrés, omniprésents, soulignent chaque réplique avec l'insistance d'un professeur de CE2.

Le jeu des acteurs est le point le plus clivant de la série, et le plus honnête à évaluer. Bernard Minet, qui finira par incarner le personnage de Bioman dans les Super Sentai adaptés pour le Club Dorothée, possède une présence scénique naturelle et un timing comique réel : c'est lui qui tire le plus souvent son épingle du jeu. Claude Chamboissier en Framboisier joue sur la rodomontade avec une certaine conviction. Les autres oscillent entre l'oubliable et l'accidentellement marrant. Aucun n'a été formé au jeu d'acteur, tous ont été choisis pour leur musicalité et leur visage : ce qui est précisément ce qu'Azoulay cherchait, des personnalités déjà existantes à filmer plutôt que des acteurs à diriger. Babsie Steger, dans le rôle d'Hilguegue, trouve mieux que les autres le ton juste, probablement parce que son personnage décalé lui offre une liberté que les cinq garçons n'ont pas.

Au bout du compte, Salut les musclés occupe une place paradoxale dans l'histoire de la télévision française : série pionnière, matrice involontaire d'un univers étendu qui engendrera Premiers baisers puis Hélène et les garçons via la nièce de Framboisier, première pierre d'un empire audiovisuel qui a nourri toute une génération… et en même temps, à peu près tout ce qu'une série ne devrait pas être en termes de qualité d'écriture, de réalisation et de représentation. Elle a fonctionné parce qu'elle était là, disponible quotidiennement, à une heure où les enfants n'avaient rien d'autre. Ce n'est pas un mérite artistique, c'est un avantage de position.
Ma note45%
Vu le 4 Août 2016


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