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· Julien   Lepage

Sakura, chasseuse de cartes
Morio Asaka
1998 – 2000

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Illustration de critique : Sakura, chasseuse de cartes
Le genre de la magical girl a ses codes, ses rituels, ses confortables redites, et Sakura, chasseuse de cartes les respecte avec une rigueur qui force presque l'admiration. La série est réalisée par Morio Asaka pour le studio Madhouse, avec la patte inimitable du collectif CLAMP : quatre dessinatrices qui ont longtemps su renouveler le shōjo de l'intérieur, comme elles l'ont prouvé avec Tokyo Babylon ou X. En France, la série est arrivée d'abord sur Fox Kids dès septembre 1999, avant de débarquer sur M6 le 31 janvier 2001 dans l'émission M6 Kid, accompagnée d'un générique eurodance signé Froggy Mix qu'M6 avait commandé pour coller au ton de la chaîne : une décision aussi déconcertante que représentative de l'époque.

Sakura Kinomoto est une fillette de dix ans, vive, athlétique, un peu maladroite en amour. Un jour, en fouinant dans la bibliothèque de son père archéologue, elle tombe sur le Livre de Clow et libère par inadvertance une cinquantaine de cartes magiques aux pouvoirs variés, désormais dispersées dans la ville. Épaulée par Kero — le gardien du sceau, coincé sous la forme d'un peluche boulimique —, sa meilleure amie Tiffany, qui la filme en permanence et lui confectionne des costumes, et bientôt par son rival Lionel, Sakura doit capturer chacune des cartes avant qu'elles ne sèment le chaos. Voilà le programme pour soixante-dix épisodes.

Si le manga d'origine ne comptait que dix-neuf cartes à récupérer — ce qui lui conférait une certaine dynamique —, l'anime en a gonflé le nombre à cinquante-deux, soit autant d'épisodes construits sur le même schéma : Sakura croise une carte, la carte fait des siennes, Sakura la capture après quelques secondes de panique. Répéter cette boucle pendant deux saisons entières tient moins de la narration que du manuel de procédure. On pense à ce que CLAMP avait réussi ailleurs, à la densité de certains de leurs titres adultes, et l'on mesure à quel point ici la contrainte commerciale du format télévisuel hebdomadaire a laminé toute ambition. Asaka et les scénaristes ont beau varier les cartes — la carte du Feu, du Temps, du Rêve — la mécanique reste inchangée, prévisible, et l'on finit par regarder la montre.

Ce qui sauve en partie la série de l'ennui total, c'est que CLAMP avait pris la précaution de s'associer directement à l'adaptation pour en garder le contrôle artistique, chose rare à l'époque. Le résultat, c'est que les personnages secondaires ont une épaisseur peu commune pour le genre. Lionel, le rival sino-britannique de Sakura, évolue de manière convaincante au fil des saisons. Le père de Sakura, veuf bienveillant et attentif, échappe au cliché du géniteur fantôme. Et la relation entre Tiffany et Sakura — où l'on perçoit sans équivoque les sentiments de l'une pour l'autre — appartient à cette double lecture discrète qui caractérise le meilleur du sh?jo : les enfants voient une amitié fusionnelle, les adultes comprennent autre chose. C'est, objectivement, ce que la série a de plus intéressant à offrir.

Les thèmes sont d'ailleurs plus audacieux qu'il n'y paraît sur le papier sucré. La mort est présente, en creux, dans l'absence de la mère de Sakura ; les sentiments amoureux ne respectent pas les frontières de genre, d'âge ou de statut ; la série montre des adultes qui s'aiment, des adolescents qui s'aiment, des enfants qui s'aiment, sans jamais en faire une leçon moralisatrice. En 1998, c'était singulier. En 2016, ça reste touchant. Malheureusement, tout cela est noyé dans un flot de bons sentiments qui finit par saturer. La série est rose bonbon, et pas seulement dans sa palette graphique : chaque épisode se conclut sur un message d'espoir, chaque obstacle est surmonté, chaque personnage est fondamentalement gentil. Le monde de Sakura est un monde sans aspérités, ce qui le rend agréable pendant vingt minutes et épuisant sur soixante-dix épisodes.

L'animation de Madhouse tient la route pour l'époque, même si elle montre aujourd'hui son âge. Les designs CLAMP sont reconnaissables — yeux démesurés, silhouettes graciles —, et le soin apporté aux costumes de Tiffany pour chaque capture de carte est un plaisir renouvelé d'épisode en épisode. Les effets des cartes, eux, sont souvent des tourbillons de vent ou de flammes sans grande personnalité visuelle. La bande-son originale, composée par Takayuki Negishi, est chaleureuse, cohérente avec l'ambiance, et certains thèmes restent en mémoire. En VF, les génériques japonais traduits par Leïla Bakhtiar pour la première diffusion Fox Kids avaient leur charme propre, mais c'est la version M6, avec ses chansons de Froggy Mix, qui a ancré la série dans la mémoire collective française.

Le doublage français est, il faut le dire, l'un des grands atouts de cette version. Patricia Legrand, qui campe Sakura, a été élue meilleure voix française de l'année 2001 par les lecteurs d'Animeland, un fait suffisamment rare pour être signalé. Elle y met une spontanéité et un naturel qui font oublier les ficelles du rôle. Le reste du casting, de Suzanne Sindberg en Lionel à Mathieu Rivolier en Kero, assure avec sérieux, même si certaines approximations dans l'adaptation française ont été relevées par les puristes : des allusions atténuées, des relations édulcorées.

La troisième saison rachète une partie de la mise en récit les deux précédentes : le scénario se resserre, Lionel prend de l'épaisseur, et la menace d'Eriol donne enfin à la série un antagoniste digne de ce nom. C'est là que Sakura, chasseuse de cartes touche à quelque chose de véritablement émouvant, qui laisse entrevoir ce que la série aurait pu être si elle avait eu la discipline de se serrer la ceinture dès le début. À ce stade, il est un peu tard. Pour les nostalgiques d'M6 Kid, la série reste un artefact affectif puissant. Pour les autres, elle ressemble davantage à un Sailor Moon plus intime mais moins ambitieux narrativement : le genre d'œuvre qui mérite d'exister, sans pour autant s'imposer comme indispensable.
Ma note45%
Vu le 8 Février 2016


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