Nanofictions
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Tout le monde, un jour ou l'autre, a scrollé Twitter en tombant sur une de ces petites histoires en trois lignes qui vous cueillent entre deux threads politiques et une photo de chat. Derrière ce compte @nanofictions, suivi par des dizaines de milliers de personnes, il y a Patrick Baud, que beaucoup connaissent sous le nom d'Axolot, vidéaste passionné par les curiosités du monde, né à Avignon en 1979 et devenu l'un des vulgarisateurs les plus attachants du YouTube francophone. Sa chaîne, lancée en 2013 sur les encouragements de son ancien colocataire François Theurel alias Le fossoyeur de films, explore depuis des années les recoins les plus étranges du réel. Avec Nanofictions, paru chez Flammarion en octobre 2018, Baud change de registre : il quitte le documentaire pour la fiction pure, mais garde intacte cette fascination pour l'inattendu qui irrigue tout son travail, des BD Axolot chez Delcourt aux beaux livres Terre secrète chez Dunod. Le résultat est un drôle d'objet littéraire, à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le cabinet de curiosités portatif.
Le principe est aussi simple qu'exigeant : raconter une histoire complète en 280 caractères, soit la longueur d'un tweet. Plus de 150 micro-nouvelles se succèdent sans titres, sans chapitres, juste ponctuées par les illustrations douces et un peu enfantines de Yohan Sacré. On y croise des loups-garous, des voyageurs temporels, des intelligences artificielles philosophes, des dieux délaissés, des monstres du Loch Ness qui entretiennent leur propre légende. Baud pioche dans le fantastique, la SF, l'absurde, la poésie, parfois la critique sociale, avec un goût prononcé pour la chute qui fait mouche ; un peu comme ces nouvelles de Fredric Brown que Bernard Werber cite justement dans sa préface, où il compare la nanofiction à la blague, une sorte de « haïku occidental ». L'auteur lui-même revendique la filiation avec la fameuse micro-nouvelle apocryphe attribuée à Hemingway — « À vendre, chaussures bébé, jamais portées » — dont il fait le point de départ de sa démarche. Il n'y a pas de personnages récurrents, pas d'arc narratif global : chaque texte est un monde en soi, autonome, qui s'ouvre et se referme en quelques secondes de lecture. C'est un livre qu'on peut dévorer en une heure ou picorer pendant des semaines, et je dois reconnaître que les deux approches se défendent.
Là où le recueil fonctionne le mieux, c'est dans cette capacité à faire surgir un univers entier en trois phrases. Certaines nanofictions ont un pouvoir d'évocation franchement supérieur à des romans de cinq cents pages : celle du sablier à la place du cœur, celle de la Lune qui se fissure comme un œuf, celle de la machine qui photographie le futur et découvre un désert là où se trouvait une ville. On pense parfois aux épisodes les plus réussis de La quatrième dimension ou de Black mirror, cette même manière de poser une prémisse vertigineuse et de laisser le lecteur combler les vides. Baud excelle à ça : compresser, élaguer, aller droit à l'os. Et quand la chute tombe bien, l'effet est redoutable, quelque chose entre le sourire et le frisson, un petit court-circuit cérébral très addictif. On sent derrière chaque texte un type qui aime profondément les histoires, toutes les histoires, et qui prend un plaisir visible à en distiller l'essence.
Mais — parce qu'il y a un mais — cette accumulation de micro-récits finit par révéler les limites de l'exercice. Toutes les nanofictions ne se valent pas, loin de là. À côté des petites merveilles, on tombe sur des textes plus mécaniques, dont la structure narrative devient prévisible : un démonstratif en ouverture, une mise en place rapide, une chute-twist. Quand on en lit vingt d'affilée, le procédé se dévoile un peu trop, comme un magicien qui referait le même tour toute la soirée avec des accessoires différents. Certains textes versent dans une abstraction qui m'a laissé au bord de la route, d'autres sont trop anecdotiques pour vraiment marquer. C'est la rançon du format : quand on écrit cent cinquante histoires, statistiquement, elles ne peuvent pas toutes être des coups de génie. Jacques Sternberg, dans ses 188 contes à régler, parvenait à maintenir une noirceur et une densité plus constantes, avec un ton acide qui donnait une unité d'ensemble. Ici, la variété thématique — qui est une qualité — se paie parfois d'un manque de cohérence tonale.
Il faut aussi aborder l'éléphant dans la pièce : une bonne partie de ces textes était déjà disponible gratuitement sur Twitter. Le livre ajoute des inédits et les illustrations de Sacré, mais pour qui suivait le compte depuis novembre 2017, l'effet de redécouverte est limité. Quant à la préface de Werber, elle fait le job sans casser trois pattes à un canard : on sent la caution littéraire de circonstance plus que la véritable rencontre entre deux univers. Le vrai plus de l'objet physique, c'est qu'il se prête magnifiquement au partage : ouvrir une page au hasard, lire à voix haute, débattre de l'interprétation. En ce sens, Nanofictions est un excellent livre-cadeau, un de ces ouvrages qu'on laisse traîner sur la table basse.
Au fond, Nanofictions est une proposition littéraire sincère et souvent réjouissante, portée par un auteur dont la curiosité et l'inventivité ne sont plus à démontrer. C'est un livre qui donne envie d'écrire, de jouer avec les mots, de condenser le monde en quelques lignes. Ce n'est pas le chef-d'œuvre absolu du genre ; les amateurs de micro-nouvelles gagneront à explorer aussi Sternberg, Brown ou les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon ; mais c'est une porte d'entrée idéale, chaleureuse et ludique, vers un exercice littéraire trop souvent méconnu. Et pour un type qui a fait carrière en racontant l'étrangeté du réel, il s'avère que l'invention de la fiction lui va plutôt bien.
Le principe est aussi simple qu'exigeant : raconter une histoire complète en 280 caractères, soit la longueur d'un tweet. Plus de 150 micro-nouvelles se succèdent sans titres, sans chapitres, juste ponctuées par les illustrations douces et un peu enfantines de Yohan Sacré. On y croise des loups-garous, des voyageurs temporels, des intelligences artificielles philosophes, des dieux délaissés, des monstres du Loch Ness qui entretiennent leur propre légende. Baud pioche dans le fantastique, la SF, l'absurde, la poésie, parfois la critique sociale, avec un goût prononcé pour la chute qui fait mouche ; un peu comme ces nouvelles de Fredric Brown que Bernard Werber cite justement dans sa préface, où il compare la nanofiction à la blague, une sorte de « haïku occidental ». L'auteur lui-même revendique la filiation avec la fameuse micro-nouvelle apocryphe attribuée à Hemingway — « À vendre, chaussures bébé, jamais portées » — dont il fait le point de départ de sa démarche. Il n'y a pas de personnages récurrents, pas d'arc narratif global : chaque texte est un monde en soi, autonome, qui s'ouvre et se referme en quelques secondes de lecture. C'est un livre qu'on peut dévorer en une heure ou picorer pendant des semaines, et je dois reconnaître que les deux approches se défendent.
Là où le recueil fonctionne le mieux, c'est dans cette capacité à faire surgir un univers entier en trois phrases. Certaines nanofictions ont un pouvoir d'évocation franchement supérieur à des romans de cinq cents pages : celle du sablier à la place du cœur, celle de la Lune qui se fissure comme un œuf, celle de la machine qui photographie le futur et découvre un désert là où se trouvait une ville. On pense parfois aux épisodes les plus réussis de La quatrième dimension ou de Black mirror, cette même manière de poser une prémisse vertigineuse et de laisser le lecteur combler les vides. Baud excelle à ça : compresser, élaguer, aller droit à l'os. Et quand la chute tombe bien, l'effet est redoutable, quelque chose entre le sourire et le frisson, un petit court-circuit cérébral très addictif. On sent derrière chaque texte un type qui aime profondément les histoires, toutes les histoires, et qui prend un plaisir visible à en distiller l'essence.
Mais — parce qu'il y a un mais — cette accumulation de micro-récits finit par révéler les limites de l'exercice. Toutes les nanofictions ne se valent pas, loin de là. À côté des petites merveilles, on tombe sur des textes plus mécaniques, dont la structure narrative devient prévisible : un démonstratif en ouverture, une mise en place rapide, une chute-twist. Quand on en lit vingt d'affilée, le procédé se dévoile un peu trop, comme un magicien qui referait le même tour toute la soirée avec des accessoires différents. Certains textes versent dans une abstraction qui m'a laissé au bord de la route, d'autres sont trop anecdotiques pour vraiment marquer. C'est la rançon du format : quand on écrit cent cinquante histoires, statistiquement, elles ne peuvent pas toutes être des coups de génie. Jacques Sternberg, dans ses 188 contes à régler, parvenait à maintenir une noirceur et une densité plus constantes, avec un ton acide qui donnait une unité d'ensemble. Ici, la variété thématique — qui est une qualité — se paie parfois d'un manque de cohérence tonale.
Il faut aussi aborder l'éléphant dans la pièce : une bonne partie de ces textes était déjà disponible gratuitement sur Twitter. Le livre ajoute des inédits et les illustrations de Sacré, mais pour qui suivait le compte depuis novembre 2017, l'effet de redécouverte est limité. Quant à la préface de Werber, elle fait le job sans casser trois pattes à un canard : on sent la caution littéraire de circonstance plus que la véritable rencontre entre deux univers. Le vrai plus de l'objet physique, c'est qu'il se prête magnifiquement au partage : ouvrir une page au hasard, lire à voix haute, débattre de l'interprétation. En ce sens, Nanofictions est un excellent livre-cadeau, un de ces ouvrages qu'on laisse traîner sur la table basse.
Au fond, Nanofictions est une proposition littéraire sincère et souvent réjouissante, portée par un auteur dont la curiosité et l'inventivité ne sont plus à démontrer. C'est un livre qui donne envie d'écrire, de jouer avec les mots, de condenser le monde en quelques lignes. Ce n'est pas le chef-d'œuvre absolu du genre ; les amateurs de micro-nouvelles gagneront à explorer aussi Sternberg, Brown ou les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon ; mais c'est une porte d'entrée idéale, chaleureuse et ludique, vers un exercice littéraire trop souvent méconnu. Et pour un type qui a fait carrière en racontant l'étrangeté du réel, il s'avère que l'invention de la fiction lui va plutôt bien.
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